— Mais pourquoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne ?
— Pour achever un livre que j’ai commencé aux vacances.
— Et qui s’appelle ?
— Los Tres Mosqueteros. »
Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des Trois Mousquetaires. Il ne fut pas difficile à guérir.
Ce n’est pas seulement par son incomparable génie de conteur que Dumas appartient à notre vieille et fraternelle Société ; c’est aussi par son caractère, par ses mœurs, ses qualités, ses défauts, ses erreurs même. Nous avons eu parmi nous d’aussi grands écrivains, jamais un type d’homme de lettres aussi parfaitement accompli. Il a fait bien des choses en dehors de son état, par exemple la révolution de 1830 et la conquête des Deux-Siciles ; mais on peut dire sans exagération qu’il n’a vécu que pour écrire. Lorsqu’il se plongeait dans l’histoire, c’était, comme un pêcheur de perles, pour en rapporter un roman. Lorsqu’il voyageait en Afrique, en Syrie, au Caucase, en Suisse, en Italie, c’était pour raconter ses voyages. La rencontre la plus vulgaire, la conversation la plus insipide, lui fournissait au moins une page intéressante. Il a nourri des animaux, chiens, chats, singes, tortues, grenouilles, et même un ours, si j’ai bonne mémoire : c’était pour leur prêter de l’esprit. Les femmes ont pris beaucoup de son cœur et fort peu de son temps ; je doute que la plus aimée ait eu assez d’empire sur lui pour le détourner du travail, car il n’a cessé de produire que lorsqu’il a cessé de vivre. Et que fût-il advenu, bonté du ciel ! si la manne que tout un peuple attendait bouche bée avait fait défaut un seul jour ? Rappelez-vous ce temps, cet heureux temps où les grands journaux politiques se disputaient la clientèle à coups de feuilleton, où le Premier-Paris n’était plus pour ainsi dire qu’un hors-d’œuvre, car la France s’intéressait plus vivement à d’Artagnan ou à Edmond Dantès qu’à MM. Duvergier de Hauranne et Guizot. C’était l’âge d’or du roman, le règne de Dumas Ier, qui fut d’ailleurs un bon roi ; car il n’abusa du pouvoir que contre les libraires et les éditeurs de journaux, au grand profit de tous ses confrères. En faisant admettre l’esprit à la cote des valeurs mobilières, il servit le prochain autant et plus que lui-même et il améliora largement la condition de l’écrivain. Il la relevait en même temps aux yeux des sots, cette imposante majorité du genre humain, par la magnificence de sa vie et ses largesses sans exemple. Assez longtemps les grands seigneurs avaient humilié les grands talents : Dumas se mit en tête de venger le pauvre Colletet crotté jusqu’à l’échine et tous ceux qui depuis deux siècles ont accepté l’aumône dédaigneuse des princes, des financiers ou des gouvernements. Il fit merveille dans cette voie ; peut-être même y poussa-t-il un peu trop loin, car son inexpérience des chiffres le livra quelque temps aux créanciers, aux usuriers et aux huissiers. Mais Dumas n’était pas homme à se troubler pour si peu. Lorsqu’il fut bien certain d’avoir des dettes, il travailla pour ses créanciers, comme il avait travaillé pour ses amis, ses maîtresses et ses parasites. Cela ne le changeait pas beaucoup, car il n’avait pas de besoins personnels, sauf l’encre et le papier. Je me trompe : il lui fallait encore des collaborateurs, et il en a fait une large consommation. Il ne s’en est jamais caché, et d’ailleurs le simple bon sens dit assez qu’un seul homme était incapable d’écrire plus de cent volumes par an. Les envieux et les impuissants lui ont fait un reproche de cette nécessité. Les Mirecourt du temps ont pleuré des larmes de crocodile sur les victimes de sa gloire et de son talent. Il paraît malaisé de plaindre les collaborateurs de Dumas quand on regarde ceux qui ont survécu. Le maître ne leur a pris ni leur argent, car ils sont riches, ni leur réputation, car ils sont célèbres, ni leur mérite, car ils en ont encore et beaucoup. Du reste, ils ne se sont jamais lamentés, tout au contraire. Les plus fiers s’applaudissent, je crois, d’avoir été à si bonne école, et c’est avec une véritable piété que le plus illustre de tous, M. Auguste Maquet, parle toujours de son grand ami. Je ne sais pas dans quelle proportion l’on partageait les fruits du travail commun ; il est certain que le crédit de son nom et la supériorité de son style permettaient à Dumas de se faire la part du lion ; mais l’empressement avec lequel on recherchait son patronage atteste que ce beau génie n’était pas un génie injuste et malfaisant. Quant à la somme de travail qu’il apportait à la masse, je puis dire avec une sorte de précision ce qu’elle était, car un heureux concours de circonstances m’a permis de surprendre ce grand producteur en flagrant bienfait de collaboration.
C’était au mois de mars 1858, à Marseille. J’allais en Italie, ou du moins je croyais y aller et prendre le bateau de Civita-Vecchia le soir même. Mais, en mettant les pieds sur le quai de la gare, je me sentis soulevé de terre par un colosse superbe et bienveillant qui m’embrassa. Il était venu au-devant d’une femme adorée qu’il n’aimait plus depuis la veille, car il venait tout justement de lui donner une rivale dans son impatience de la revoir. Il l’accueillit d’ailleurs avec la tendresse la plus vive et la plus sincère ; puis revenant à moi : « Je te garde, dit-il ; tu vas descendre à mon hôtel ; nous dînerons ensemble, et je te ferai moi-même une bouillabaisse dont tu te lècheras les doigts ; tu viendras ensuite au Gymnase applaudir la première représentation d’un drame qu’ils m’ont forcé d’écrire en trois jours ; Clarisse et Jenneval y sont sublimes, et ma petite ingénue, un amour ! Mais n’en dis rien devant la dame de Paris. »
Je lui obéis avec joie, comme on obéissait toujours à cet être irrésistible. Sa bouillabaisse fut délicieuse ; son drame, intitulé les Gardes forestiers, alla aux nues ; on offrit sur la scène une couronne d’or à l’auteur ; l’orchestre du théâtre vint lui donner une aubade sous les fenêtres de l’hôtel, aux applaudissements du public ; il parut au balcon, remercia les musiciens et harangua le peuple ; on se rendit ensuite au meilleur restaurant de la ville, où les directeurs du théâtre avaient commandé le souper. La fête se prolongea jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Nous rentrons ; je dormais debout. Lui, le géant, était frais et dispos comme un homme qui sort du lit. Il me fit entrer dans sa chambre, alluma devant moi deux bougies neuves sous un réflecteur et me dit :
« Repose-toi, vieillard ! Moi, qui n’ai que cinquante-cinq ans, je vais écrire trois feuilletons qui partiront demain, c’est-à-dire aujourd’hui, par le courrier. Si par hasard il me restait un peu de temps, je bâclerais pour Montigny un petit acte dont le scénario me trotte par la tête. »
Je crus qu’il se moquait ; mais, en m’éveillant, je trouvai dans la chambre ouverte, où il chantait en faisant sa barbe, trois grands plis destinés à la Patrie, au Journal pour tous et à je ne sais quelle autre feuille de Paris ; un rouleau de papier à l’adresse de Montigny renfermait le petit acte annoncé, qui était tout bêtement un chef-d’œuvre : l’Invitation à la valse.