Il est manifestement impossible à l’homme le mieux doué d’abattre une telle besogne en quelques heures si sa tâche n’a pas été sérieusement préparée soit par lui-même, soit par un autre. Dumas écrivait ses romans de sa main, d’une belle et lumineuse écriture, sur un grand papier azuré et satiné. Mais il en improvisait la broderie sur un fond qui n’était pas improvisé. Je vois encore sur notre table d’hôtel la première version des Louves de Machecoul. C’était un fort dossier de papier écolier, coupé en quatre et couvert d’une petite écriture fort nette ; une excellente ébauche mise au point par un praticien distingué d’après la maquette originale du maître. Pour en faire un roman de Dumas, il ne restait plus qu’à l’écrire, et Dumas l’écrivait. Il copiait à sa manière, c’est-à-dire en y semant l’esprit à pleines mains, chaque petite feuille de papier blanc sur une grande feuille de papier bleu. Il faisait ainsi pour lui-même ce qu’un autre Dumas fit plus tard avec un désintéressement absolu pour sa noble amie Mme Sand lorsqu’il tira son grand feu d’artifice à travers les quinconces, les charmilles et les plates-bandes du Marquis de Villemer.

L’esprit du fils et l’esprit du père seront peut-être un jour le thème d’un parallèle à la Plutarque que je n’entreprendrai point, et pour cause : il y faudrait un demi-siècle de reculée et le savoir d’un lapidaire assez expert pour comparer le Régent au Sancy. J’ai vu des Parisiens qui savaient leur métier de maîtres de maison organiser un concours entre ces deux grands virtuoses ; mais c’est en vain qu’on les faisait asseoir à même table ; ils s’éteignaient réciproquement et cachaient leur esprit à qui mieux mieux, parce que chacun d’eux avait peur d’en montrer plus que l’autre et qu’ils s’adoraient l’un l’autre jusqu’à l’abnégation.

Dans notre précieuse et trop courte intimité de Marseille, Dumas père m’a dit un jour : « Tu as bien raison d’aimer Alexandre : c’est un être profondément humain, il a le cœur aussi grand que la tête. Laisse faire, si tout va bien, ce garçon-là sera Dieu le Fils. » L’excellent homme savait-il en parlant ainsi qu’il usurpait le trône de Dieu le Père ? Peut-être ; mais chez Dumas le moi n’était jamais haïssable, parce qu’il était toujours naïf et bon. La bonté entre au moins pour les trois quarts dans le composé turbulent et fumeux de son génie. Sous le brillant écrivain qui ne tardera pas à devenir classique, grâce à la limpidité de son style, on trouve toujours le bon homme et le bon Français. Il aima son pays par-dessus tout, dans le présent et dans le passé, sans rien sacrifier à l’esprit de parti, sans tomber dans les déplorables iniquités de la politique. Nul n’a parlé de Louis XIV avec plus de respect, de Marie-Antoinette avec plus de piété, de Bonaparte avec plus d’admiration que ce républicain déclaré et convaincu. Il a été, concurremment avec Michelet, avec Henri Martin, avec les plus ardents, avec les plus austères, un vulgarisateur de notre histoire. C’est ainsi qu’il a mérité l’amère faveur du destin qui l’a fait mourir à la fin de l’Année terrible, l’a retranché de la France en même temps que l’Alsace et la Lorraine, et l’a enseveli comme un héros vaincu dans le drapeau national en deuil. Sa gloire littéraire est surtout, avant tout, une gloire patriotique ; aussi voyons-nous sa statue, la première qu’un simple romancier ait obtenue en France, rassembler autour d’elle l’élite de tous les partis.

Ce libre-penseur, qui était d’ailleurs un spiritualiste convaincu, respectait religieusement la foi d’autrui ; ce bon vivant, ce joyeux compagnon, n’a propagé que les bons principes, il n’a prêché que la saine morale : aussi voyons-nous les fidèles de toutes les communions, les philosophes de toutes les écoles absoudre unanimement les écarts véniels de sa vie et de sa plume. Enfin, cet écrivain fougueux, puissant, irrésistible comme un torrent débordé, ne fit jamais œuvre de haine ou de vengeance ; il fut clément et généreux envers ses pires ennemis ; aussi n’a-t-il laissé ici-bas que des amis. Le champ de l’avenir est le patrimoine des bons. Telle est, messieurs, la moralité de cette cérémonie.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES

De Pontoise à Stamboul[1]
Le grain de plomb[145]
Dans les ruines[169]
Les œufs de Pâques[191]
Le jardin de mon grand-père[201]
Au petit Trianon[219]
Quatre discours[239]

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

Coulommiers. — Typog. Paul BRODARD et Cie.