— Il le faut. »

Nous n’en pûmes tirer d’autres réponses ; on eût dit que la contagion du fatalisme musulman les avait gagnés.

Ils s’insurgèrent, comme ils nous l’avaient dit, et furent écrasés, comme Gambetta le leur avait prédit. Leur sang coula à flots jusqu’au jour où la Russie sentit qu’elle devait les secourir comme Slaves et comme orthodoxes. Elle fit la guerre pour eux, une guerre sentimentale et politique à la fois qui l’avança d’une grande étape dans sa marche sur Constantinople.

Cette histoire, qui date d’hier, me revient en esprit quand mon fiacre débouche sur une place beaucoup plus pittoresque que pavée, où quelques centaines de Bulgares font l’exercice sous le commandement d’officiers russes. Tout juste devant nous, au milieu des masures, s’élèvent les constructions d’un palais inachevé. C’est une des futures résidences du prince régnant, Alexandre de Battenberg. On dit que ce jeune homme de noble sang faisait assez activement la fête, lorsque son grand patron et son parent, l’empereur de Russie, le plaça sur un trône pour l’empêcher de courir. On dit aussi que le sentiment du devoir professionnel, concurremment avec l’instinct de conservation personnelle, l’a rendu presque aussi bon Bulgare que le roi Charles de Hohenzollern Sigmaringen est devenu bon Roumain. Il s’émanciperait volontiers des tuteurs à la main pesante que la Russie lui a imposés et que son peuple supporte impatiemment comme lui ; peut-être même irait-il jusqu’à secouer le protectorat de la Russie, mais ses sujets ne le suivraient sans doute pas aussi loin, car les Bulgares sont accoutumés à voir dans l’empereur de Russie un libérateur, un pape et un père.

Il y a très probablement dans ce pays des villes autrement bâties et autrement peuplées que Roustschouk, mais je n’en parlerai pas de visu, car le grand financier qui a construit le chemin de Roustschouk à Varna les a soigneusement évitées. Lorsque le pauvre Abd-ul-Azis commanda le réseau des chemins turcs, au prix de deux cent cinquante mille francs le kilomètre, il oublia entre autres choses de dire dans le cahier des charges que ces chemins desserviraient les villes du pays, et le concessionnaire, exclusivement appliqué à faire du kilomètre, comme certains clercs d’avoués font du rôle, suit respectueusement les profils du terrain, évite les travaux d’art et passe à vingt-cinq kilomètres de Schoumla sans retourner la tête. Les Bulgares ont hérité de ce chemin tel quel, et je doute qu’ils songent à l’améliorer de sitôt. Ce pauvre peuple n’a d’argent pour rien, pas même pour niveler autour de Roustschouk les retranchements qu’on y avait improvisés pour la guerre, pas même pour améliorer le port de Varna, qui est le plus inhospitalier de l’Europe. La route que nous parcourons en sept heures de train express ne longe que des forêts dévastées, réduites à l’état de maigre taillis, et des steppes où la culture apparaît de distance en distance comme un accident heureux. De loin en loin, quelques masures, construites en pisé et couvertes en chaume, nous montrent un simulacre de village. Quelques rares troupeaux de buffles et de bœufs vaguent, sans gardien, à travers le bois ou la plaine, et viennent camper sur la voie que nulle barrière ne défend. Notre machine les éveille à coups de sifflet ; elle est d’ailleurs munie à leur intention d’un large chasse-pierre à claire-voie construit en barres de fer assez solides et assez fortement liées entre elles pour balayer un bœuf.

Le malheur de la Bulgarie et de bien d’autres pays en Orient c’est que, durant une longue suite de siècles, tous les fruits du labeur humain en ont été emportés au fur et à mesure de la production et consommés à l’étranger. Rappelez-vous la doléance de ce paysan du Danube qui vint à Rome sous Marc-Aurèle protester devant le Sénat :

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;

La terre et le travail de l’homme

Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus