Cultiver pour eux les campagnes.

On ne le voulait plus et l’on avait raison, mais on a continué à travailler pour les Romains, puis pour les Grecs, puis pour les Turcs.

C’est l’histoire toujours vieille et toujours nouvelle.

Nous voyons à chaque station des quantités de blé que les indigènes vannent, criblent et amoncellent en larges tas. Où ira-t-il, ce blé, et surtout qu’est-ce que les producteurs recevront en échange ? En restera-t-il quelque chose dans le pays, maintenant que la Bulgarie est une principauté indépendante ou peu s’en faut ? Le régime de la propriété est encore très primitif : sauf quelques rares exceptions, la terre appartient à l’État ou aux communes, qui prêtent au paysan ce qu’il veut et peut cultiver. Le Bulgare laboure, sème, moissonne et paye la dîme pour solde de tout compte. Dans ces conditions, il me semble qu’on pourrait vivre et même avec le temps amasser quelque chose ; mais le capital fait défaut. Il faudrait que des colons étrangers vinssent apporter leur argent, leurs instruments de travail, leurs procédés de culture. Reste à savoir s’ils seraient bien accueillis, et l’on m’assure que non. D’ailleurs la sécurité des campagnes est presque nulle. Deux stations ont été pillées depuis une quinzaine, un chef de gare blessé grièvement à la tête et au bras, la recette enlevée, les dépôts de marchandises, établis par quelques particuliers sur la voie, dévalisés. On nous dit que la saison du brigandage tire à sa fin, car, après la chute des feuilles, les taillis dépouillés n’offriront plus que des refuges percés à jour. La tactique des malfaiteurs consiste à envahir les gares après le passage du dernier train, et il en passe deux en vingt-quatre heures. Ils prennent d’abord ce qu’ils trouvent, ensuite ils mettent les employés à la torture pour se faire donner l’argent caché. Ceux qui ont fait le dernier coup, à Vetova, étaient vêtus en Turcs, ce qui ne prouve pas grand’chose ; les écumeurs de la frontière grecque ont de tout temps emprunté le même déguisement. Je demande à M. Wiener, qui est chez lui sur cette ligne, comme secrétaire général de la Société d’exploitation, si les blessés et les volés ont quelques chances d’obtenir justice ; il n’ose pas répondre affirmativement. Tout récemment encore, on a volé quinze rails sur la voie ; on les a fait entrer dans la construction d’une maison de Varna ; les voleurs ou tout au moins les receleurs ont été pris la main dans le sac ; mais la justice du pays les a laissés tranquilles. Question de patriotisme. Les Bulgares ne se condamnent pas entre eux. Ils devraient cependant quelques égards à une Compagnie dont le personnel cosmopolite leur a fourni un ministre, un président de cour et un juge, ancien bourrelier des chemins de fer orientaux. L’inspecteur général, qui nous fait compagnie depuis Roustschouk jusqu’à Varna, est un Français du meilleur monde, jeté dans ces pays perdus par je ne sais quel caprice du sort. M. de Gisors, c’est son nom, ferait assurément bonne figure dans le conseil du prince Alexandre ; mais peut-être aimerait-il mieux sa mie au gué ! Les ministres de Bulgarie sont payés quinze mille francs par an.

Nous déjeunons à la station de Scheytandjik (en turc : petit diable). On nous y sert des perdreaux que le grand diable lui-même ne saurait pas découper, arrosés d’un vin de pays qui ne vaut pas le diable. Mais comme il est une heure et quart et que nous mourons de faim, nous dévorons un simple rôti d’oie, de grosses pâtisseries à la turque et une compote de pêches piquées d’amandes et baignées dans un sirop qui sent la rose à plein nez. Voilà qui est mauvais ! pensez-vous. Eh bien ! non !

La voie traverse sans façon deux ou trois cimetières turcs dont les stèles déjetées, frustes ou brisées, nous feraient croire à un abandon séculaire, d’autant plus qu’il n’y reste pas un cyprès, pas un seul de ces arbres dont les musulmans ont coutume d’ombrager le champ de leurs morts. Cette désolation funèbre me fait penser naturellement aux vivants. Que deviendront les Turcs en Bulgarie ? Le culte, la loi, les mœurs, l’organisation de la famille, tout contribue à faire des musulmans un peuple à part qui ne peut guère vivre au milieu des chrétiens qu’à la condition d’y vivre en maître. L’histoire de l’Algérie française depuis cinquante-trois ans semble démentir cette thèse ; mais, notre politique et notre tolérance y ont créé au profit des Arabes un modus vivendi non seulement acceptable, mais honorable ; sans quoi une population fière et vaillante et dix fois plus nombreuse que nous dans son propre pays se serait fait tuer jusqu’au dernier homme ou nous aurait exterminés. Il en va tout autrement dans les pays où les Turcs sont en minorité au milieu de raïas affranchis de la veille, animés de ressentiments séculaires, ignorants et fanatiques pour la plupart. Les sacrifices que l’empire ottoman s’est imposés coup sur coup ont laissé les Turcs de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie et de la Bulgarie dans une situation intolérable, qui les contraindra tous à s’expatrier tôt ou tard. Des malheureux, des innocents expient ainsi douloureusement les violences de leurs ancêtres. Et nous, Français des provinces de l’Est, nous dont le cœur saigne encore des abominations de la conquête, comment resterions-nous insensibles à leurs malheurs ? Notre justice et notre humanité sont mises tous les jours à d’étranges épreuves par cette liquidation européenne qui vient de commencer sous nos yeux : d’un côté, la ruine et la désolation des anciennes provinces turques nous portent à maudire un régime qui dévastait et stérilisait tout ; de l’autre, il est bien malaisé d’applaudir la réparation de l’injustice par l’injustice et l’expulsion d’une barbarie par une autre.

Après la station de Schoumla, qui est à cinq ou six lieues de Schoumla, et que les constructeurs de la voie ont baptisée du nom de Schoumla-Road, une petite oasis de choux verts, grande comme un jardin de curé, nous révèle une heureuse modification dans le sol et dans la culture. Cela ne nous mènera pas loin, nous verrons encore longtemps des plaines en friche et des collines effrayantes de calvitie ; mais, après tout ce que nous avons vu dans la journée, c’est une joie que de découvrir un filet d’eau sale qui serpente languissamment dans un ravin. L’eau ne tardera pas à se montrer en abondance ; nous allons traverser de vastes étendues de roseaux, longer des étangs fabuleux dont un seul, à droite du train, a dix-sept kilomètres de long, et c’est ainsi que nous arriverons à la triste bicoque de Varna. Nous en avons aperçu juste assez pour n’être pas tentés d’en admirer davantage. L’essentiel, pour nous, c’est d’apprendre qu’on peut s’embarquer, ce qui n’arrive pas tous les jours. M. de Gisors nous avait annoncé à mi-chemin que la mer Noire serait mauvaise ; aux dernières nouvelles, elle est passable, et l’accueil qu’elle nous fait pourrait être plus rébarbatif.

Il suffirait de quelques millions pour transformer la méchante rade de Varna en un port vraiment confortable ; mais ces millions, la pauvre Bulgarie ne les a pas, et qui peut dire si elle les aura jamais ? Tout l’effort du gouvernement s’est réduit à construire un mauvais embarcadère pour les canots sur un récif incessamment battu par la vague ; et, pour s’indemniser de ce grand sacrifice, il a frappé d’un droit de demi pour cent ad valorem tous les colis qui débarquent ici. C’est pourquoi les bateaux marchands, quand la chose leur est possible, ne manquent pas d’aller chercher un port en Roumanie, soit Kustendjé, soit Galatz, soit Braïla. Quant à nous, grâce au talisman que M. Nagelmackers tient en poche, nous n’avons eu affaire à la douane qu’une fois dans la gare française d’Avricourt, où un employé supérieur, charmant homme, voulut absolument se faire présenter à nous. J’ai abusé de cette immunité pour introduire en fraude vingt cigarettes de tabac turc.

Cinq ou six grosses barques, manœuvrées vigoureusement par des Grecs, nous chargent avec nos bagages et nous voiturent sur la mer houleuse, jusqu’au bateau du Lloyd, l’Espero, où l’on a retenu les meilleures chambres pour nous. J’aurai le plaisir de coucher sur la tête de M. Regray, ingénieur en chef au chemin de fer de l’Est. Tout va bien : il est bon compagnon et à l’épreuve du mal de mer. Un homme heureux dans ce quart d’heure solennel de l’embarquement sur la mer Noire, c’est le docteur Harzé, de Liège, médecin de la Compagnie des wagons-lits et de la légation belge à Paris, voyageur acharné, qui va souvent à Rome fraterniser avec les jeunes artistes de notre Académie et qui, dans sa fureur de déplacements et villégiatures, est venu jusqu’à Metz en 1870 donner ses soins à nos blessés. Il s’était promis, en partant, de nous guérir tous à la file, et il en était, ma foi, bien capable, car il a autant de savoir que d’entrain. Nous avons voyagé si vite et nous nous sommes tellement amusés, que nul de nous n’a trouvé le temps d’être malade. Tout cela va changer, Dieu merci ! Mais, hélas ! cher docteur, il n’y a point de félicité parfaite en ce bas monde ! Le mal qui nous menace est de ceux que la médecine fut toujours impuissante à guérir.

Nous profitons des dernières lueurs du jour pour faire connaissance avec le paysage, qui n’est pas beau, et avec notre nouveau domicile. La côte paraît triste et nue et la végétation misérable. Deux forts perchés sur deux hautes collines protègent la rade et la ville. Nous n’avons vu d’un peu original en quittant la terre qu’un campement de bestiaux de toute sorte, bœufs, buffles, chevaux, porcs et brebis, couchés ou debout, pêle-mêle, au bord de la mer, dans un enclos pavé de boue qui doit être la salle d’attente des animaux. Notre navire est bondé de voyageurs, de pauvres gens surtout, de paysans turcs émigrés qui ont quitté la Bulgarie avec leurs femmes et leurs enfants. Depuis l’avant jusqu’à l’escalier du roufle, le pont est encombré de costumes très pittoresques dans leur délabrement, de physionomies fières et nobles dans leur tristesse résignée. J’assiste à la toilette de deux bébés que leur mère arrose d’eau pure, à pleine aiguière, avant de les étendre parallèlement, sous le ciel, entre deux couvertures piquées. A quelques pas plus loin, un murmure de voix sortant d’un large trou carré me fait découvrir dans l’entrepont toute une population de femmes et d’enfants accroupis et serrés les uns contre les autres. De cette lamentable agglomération s’élève une odeur fade d’air désoxygéné. Ces malheureuses et ces innocents vont passer quatorze heures dans ce trou, plus mal logés que le troupeau de moutons qui tient compagnie à nos colis dans la cale des marchandises. Et comment vivront-ils demain ? Quel est le morceau de pain qui les attend dans la capitale des croyants ? Voilà l’envers de l’émancipation des raïas, le contre-coup des grands événements qui ont affranchi les chrétiens dans la presqu’île des Balkans. Mais la cloche du bord annonce notre dîner, et nous courons nous entasser dans une salle à manger assez basse, comme de raison, et éclairée au pétrole. Dans ces conditions, la mer n’a pas besoin de s’agiter beaucoup pour mettre à mal les estomacs susceptibles : la chaleur et l’odeur suffisent grandement. Aussi voyons-nous en moins d’un quart d’heure nos rangs fort éclaircis et les assiettes délaissées dans les proportions d’une sur deux. Quelques-uns de nos compagnons se rétablissent au grand air sur le pont ; beaucoup d’autres ont piqué une tête au fond de leur cabine et ne reparaîtront plus avant le jour. Pendant ce temps, le navire fait bonne route ; ces bâtiments du Lloyd sont bien construits, sans excès d’élégance ni de confort, et commandés par les meilleurs marins des rives de l’Adriatique. J’ai pris le thé jusqu’à minuit, en fumant force cigarettes, avec M. Berthier, le plus joli causeur et le plus fin Parisien qui ait jamais présidé le tribunal de commerce, puis je me suis couché en enjambant M. Regray, et j’ai si bien dormi que mon camarade de chambre a dû me secouer en criant : « Mais levez-vous donc ! Il fait jour, et nous sommes dans le Bosphore ! »