—Es-tu bonne! Je me tue sans me faire de mal. Le testament montrera que je ne tiens pas à l'argent; le couteau prouvera que je ne tiens pas à la vie, mais je ne ferai mine de me poignarder que lorsqu'il tournera le bouton de la porte.»

Le Tas trouva l'invention excellente, quoiqu'elle ne fût pas précisément nouvelle. «Bon! dit-elle, c'est un naïf, un chevalier: il ne souffrira pas qu'une femme qu'il a aimée se suicide pour ses beaux yeux. Ces hommes! sont-ils bêtes! Si j'avais été jolie comme toi, je les aurais fait marcher!

—En attendant, ma fille, c'est nous qui marcherons, et dès demain.

—Eh bien! oui! En route, mauvaise troupe!» Le lendemain, les deux femmes, escortées d'un domestique de place, se firent mener au sud de l'île. Elles trouvèrent dans le voisinage de la villa Dandolo une jolie maison à vendre ou à louer, avec le clos attenant. C'était le petit château que Mme de Villanera avait choisi pour M. de La Tour d'Embleuse dans le cas où il serait venu passer l'été à Corfou. C'était aussi le château en Espagne du pauvre Mantoux, dit Peu-de-chance. La maison fut louée le 24 septembre, meublée le 25, occupée le 26 au matin. On le fit savoir à don Diego.

Depuis trois jours, le comte était au supplice. Germaine lui raconta la visite qu'elle avait reçue. La pauvre enfant ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle, et cependant elle voulut la lui porter elle-même. En annonçant à don Diego l'arrivée de son ancienne maîtresse, elle s'assurait en un instant s'il était bien guéri de son amour. Un homme étonné n'a pas le temps de composer sa physionomie, et la première impression qui se trahit sur son visage est la vraie. Germaine jouait gros jeu en soumettant son mari à une telle épreuve. Un éclair de joie dans les yeux du comte l'aurait tuée plus sûrement qu'un coup de pistolet. Mais les femmes sont ainsi faites, et leur amour héroïque préfère un danger sûr à un bonheur incertain.

M. de Villanera était bien guéri, car il apprit ce débarquement comme on reçoit une fâcheuse nouvelle. Son front se voila d'une tristesse qui n'avait rien d'exagéré, parce qu'elle était sincère. Il ne se montra ni indigné ni scandalisé; car la démarche de Mme Chermidy, impertinente aux yeux de tous, était excusable pour lui. Il ne fit pas la grimace d'un gouverneur de province qui apprend que l'ennemi a opéré une descente sur ses terres; il témoigna le chagrin des hommes qu'un accident prévu vient troubler dans leur félicité.

Germaine ne put lui répéter sans un peu de colère les propos insolents de cette femme et ses prétentions monstrueuses. Le docteur fit chorus avec elle, et la vieille comtesse regrettait hautement de n'avoir pas été là pour jeter cette drôlesse à la porte ou à la mer: la mer était une des portes du jardin. Mais don Diego, au lieu d'épouser la querelle de toute la maison, s'appliqua à calmer les colères et à panser les blessures. Il défendit son ancienne maîtresse, ou plutôt il la plaignit en galant homme qui n'aime plus, mais qui se flatte d'être encore aimé. Il remplit ce devoir avec une telle délicatesse, que Germaine lui en sut gré, car elle apprécia une fois de plus la droiture et la fermeté de son âme. Elle lui permit de donner sa pitié à Mme Chermidy, parce qu'elle était bien sûre de posséder tout son amour.

La douairière était beaucoup moins tolérante. La revendication de l'enfant et la menace d'un procès scandaleux l'avaient exaspérée. Elle ne parlait de rien moins que de livrer la veuve aux magistrats des Sept-Iles, et de la faire expulser honteusement comme aventurière. «M. Stevens est notre ami, disait-elle; il ne nous refusera pas ce petit service.» Elle trouvait que la visite de Mme Chermidy à Germaine avait tous les caractères d'une tentative de meurtre; car enfin la présence d'une créature si venimeuse pouvait tuer une convalescente. Le docteur ne dit pas non.

Le comte essaya de calmer sa mère. «Ne craignez rien, dit-il, elle ne fera pas de procès. Elle n'est pas dénaturée au point de compromettre son fils en même temps que nous. La colère l'égarait sans doute. Il nous est facile de parler sagement, à nous qui sommes heureux. Elle doit être indignée contre moi et me regarder comme un grand coupable, car je l'ai abandonnée sans avoir aucun tort à lui reprocher; je ne lui ai pas écrit une lettre dans l'espace de huit mois, et j'ai donné toute mon âme à une autre. Elle m'en voudrait bien davantage si elle savait que les meilleurs jours de ma vie sont ceux que j'ai passés loin d'elle, auprès de ma Germaine; si je lui disais que mon coeur est plein d'amour jusqu'aux bords, comme ces coupes qu'une goutte de plus ferait déborder. Laissez-moi la congédier avec de bonnes paroles. Pourquoi n'irais-je pas lui ouvrir mon coeur et lui montrer qu'il n'y reste plus de place pour elle? Il ne faut qu'une heure de douceur et de fermeté pour changer cet amour aigri en amitié pure et durable. Elle ne songera plus à faire un éclat; elle restera digne de nous rencontrer sans embarras dans le monde et de faire chercher quelquefois des nouvelles de son fils. Il y a bien peu de femmes qui ne soient exposées à coudoyer dans un salon une ancienne maîtresse de leur mari. Cependant on ne s'arrache pas les yeux; le présent et le passé vivent en bonne harmonie, une fois que la frontière qui les sépare est bien tracée. Considérez, de plus, que notre situation n'est pas celle de tout le monde. Quoi que nous puissions faire; quoi que cette malheureuse femme fasse elle-même, elle sera toujours, aux yeux de Dieu, la mère de notre enfant. Elle n'aurait été que sa nourrice, nous nous ferions un devoir de l'assurer contre la misère. Ne refusons pas une démarche innocente et prudente qui peut la sauver du désespoir et du crime.»

Don Diego parlait de si bonne foi, que Germaine lui tendit la main et lui dit: «Mon ami, j'ai déclaré à cette femme qu'elle ne vous reverrait pas; mais si je vous avais entendu parler avec tant de raison et d'expérience, je serais allée vous chercher moi-même pour vous conduire à elle. Prenez la voiture sans perdre de temps, courez lui donner son congé, et pardonnez-lui le mal qu'elle m'a fait comme je lui pardonne.