—Tout beau! reprit Mme de Villanera. S'il montait en voiture, je détellerais les chevaux de ma main. Don Diego, vous ne m'avez pas consultée quand vous avez pris une maîtresse; vous ne m'avez pas écoutée quand je vous ai dit que vous étiez tombé sur une coquine; mais puisque vous me consultez aujourd'hui, vous m'écouterez jusqu'au bout. C'est moi qui vous ai marié. Je vous ai laissé faire, dans l'intérêt de notre race, un traité qui serait odieux chez des bourgeois; mais la grandeur des intérêts et le principe à sauver excusent bien des choses. Dieu a permis qu'une affaire si mal entamée tournât à bien: le ciel en soit loué! Mais il ne sera pas dit que de mon vivant vous soyez sorti de chez votre femme sainte et légitime pour entrer chez votre ancienne maîtresse. Je sais bien que vous ne l'aimez plus, mais vous ne la méprisez pas assez pour que je vous tienne guéri. Cette Chermidy vous a eu trois ans dans ses griffes; je ne vous exposerai pas à y retomber. Vous avez beau hocher la tête. La chair est faible, mon fils; je le sais par votre expérience, à défaut de la mienne. Je connais les hommes, quoiqu'on ne m'ait jamais fait la cour. Mais quand on assiste au spectacle depuis cinquante ans, on sait un peu le secret de la comédie. Retenez bien ceci: le meilleur des hommes ne vaut rien. Le meilleur, c'est vous, si vous voulez; je vous l'accorde. Vous êtes guéri de votre amour; mais ces amours parasites sont de la famille de l'acacia. On arrache l'arbre, on brûle les racines; et les rejetons sortent par milliers. Qui m'assure que la vue de cette femme ne vous fera pas perdre la tête? Vous n'avez pas le cerveau si solide qu'il faille vous exposer à pareille secousse. Qui a bu boira; et vous avez tant bu qu'on vous a cru noyé. Ah! si vous étiez marié depuis trois ou quatre ans; si vous viviez comme vous vivrez bientôt, avec l'aide de Dieu; si le marquis avait un frère ou une soeur, je vous lâcherais peut-être la bride. Mais supposez que votre folie vous reprenne, j'aurais fait un beau métier en vous mariant à l'ange que voici! C'est pourquoi, mon cher comte, vous n'irez pas chez Mme Chermidy, même pour lui donner son congé, ou, s'il vous plaît d'y aller malgré moi, vous ne retrouverez ici ni votre mère ni votre femme!»

Don Diego se le tint pour dit, mais il fut mal à l'aise pendant les trois jours suivants. M. Le Bris avait changé de malade: il soignait le cerveau de son ami. Il essaya de déraciner les illusions obstinées que le comte gardait sur sa maîtresse. Il cassa impitoyablement les coquilles de toutes couleurs que le pauvre gentilhomme s'était laissé appliquer sur les yeux. Il lui raconta par le menu tout ce qu'il savait sur le passé de la dame; il la lui montra ambitieuse, cupide, rouée, enfin ce qu'elle était. «On m'appelle le tombeau des secrets, pensait le docteur en dévidant son écheveau de médisances, mais la justice a le droit d'ouvrir les tombeaux.» Il vit que don Diego doutait encore: il lui fit lire la dernière lettre qu'il avait reçue de Mme Chermidy. Le comte fut saisi d'horreur en y trouvant une provocation à l'assassinat, flanquée de cinq cent mille francs de récompense.

M. de La Tour d'Embleuse arriva là-dessus, et l'on vit une preuve vivante de la scélératesse de Mme Chermidy. Le vieillard avait voyagé sans accident, grâce à cet instinct de la conservation qui nous est commun avec les bêtes; mais son esprit avait égrené toutes ses idées sur le chemin, comme un collier dont le fil est rompu. Il sut trouver la villa Dandolo, et tomba au milieu de la famille étonnée, sans plus d'émotion que s'il sortait de sa chambre à coucher. Germaine lui sauta au cou et l'accabla de tendresses; il se laissa caresser comme un chien qui joue avec un enfant.

«Que vous êtes bon! lui dit-elle. Vous m'avez sue en danger et vous êtes accouru!»

Il répondit: «Tiens! c'est vrai. Tu n'es donc pas morte? Comment as-tu fait ton compte? J'en suis bien content; c'est-à-dire pas trop: Honorine est furieuse contre toi. Elle n'est pas ici, Honorine? Elle était venue pour épouser Villanera. Pourvu qu'elle me pardonne!»

Personne ne put lui arracher un mot sur la santé de la duchesse; mais il parla d'Honorine tant qu'on voulut. Il raconta tout le bonheur et tout le chagrin qu'elle lui avait donnés. Tous ses discours roulaient sur elle; toutes ses questions tendaient vers elle; il voulait la voir à tout prix; il dépensa l'astuce d'une tribu indienne pour découvrir l'adresse d'Honorine.

L'arrivée inattendue de ce restant de vieillard fut une sérieuse douleur pour Germaine et un cruel enseignement pour don Diego. Mme de Villanera, qui n'avait jamais eu de sympathie pour le duc, s'intéressait médiocrement à la ruine de son intelligence, mais elle triomphait d'avoir sous la main une victime de Mme Chermidy. Elle s'établit assidûment auprès de M. de La Tour d'Embleuse; elle lui arrachait tous les secrets de sa misère et de sa décadence; elle jouait à tour de bras de cet instrument fêlé dont la musique était douce à ses oreilles maternelles.

Le duc radotait dans la maison depuis quelques heures, lorsque Mme Chermidy fit savoir à don Diego qu'elle était sa voisine et qu'elle l'attendait. Le comte montra la lettre à M. Le Bris:

«Que répondriez-vous à ma place? lui demanda-t-il en haussant les épaules.

—J'offrirais de l'argent. Elle est venue ici pour prendre votre nom, votre personne et votre fortune. Quand elle a vu que la comtesse n'était pas morte, elle a fait son deuil du nom et elle s'est rabattue sur le reste. Lorsqu'elle verra que votre personne se passe aisément de la sienne, elle se contentera de l'argent.