Dès ce moment le fils et la mère furent deux amis. Le petit Gomez ne voulut plus sortir de la chambre, et il assista d'autorité à la toilette de Germaine. Elle le tenait sur ses genoux quand le comte de Villanera vint souhaiter le bonjour à sa femme et lui baiser la main. Elle éprouva une sorte de honte de se voir ainsi surprise, et elle laissa glisser l'enfant sur le tapis.
Germaine n'avait encore aimé que sa mère et son père. Elle n'avait pas été en pension; elle n'avait pas eu d'amies; elle n'avait pas aperçu dans un parloir les grands frères de ses amies. Le gaspillage d'amour et d'amitié qui se fait dans les pensionnats, et qui use avant le temps le coeur des jeunes filles, n'avait pas entamé les richesses de son âme. Elle aima donc sa belle-mère et son fils en prodigue qui ne craint pas de se ruiner; elle voua au docteur Le Bris une tendresse fraternelle, mais il lui semblait impossible d'aimer son mari: cela seul était au-dessus de ses forces; il valait mieux y renoncer. Non que le comte fût un homme désagréable; une autre que Germaine l'aurait trouvé parfait. De tous ses compagnons de voyage, il fut assurément le plus patient, le plus attentif et le plus délicat; un chevalier d'honneur chargé d'escorter une jeune reine n'aurait pas mieux fait son devoir. C'était lui qui disposait toutes choses pour la marche et pour le repos, réglait le pas des chevaux, choisissait les gîtes et préparait les logements. On marchait à petites journées, de manière à faire dix lieues en deux étapes.
Cette façon de courir pourrait user la patience d'un homme jeune et bien portant: don Diego ne craignait que d'aller trop vite et de fatiguer Germaine. Il était fumeur, je crois vous l'avoir dit. Dès le premier jour du voyage, il se réduisit à fumer deux cigares par jour, un le matin avant de partir, l'autre le soir avant de se coucher. Mais un matin la malade lui dit:
«N'avez-vous pas fumé? Je le sens à l'odeur de vos habits.»
Il laissa ses cigares à la première auberge, et ne fuma plus.
La malade acceptait tout de son mari sans lui savoir gré de rien. Ne lui avait-elle pas donné plus qu'il ne pourrait jamais rendre? Elle se répétait à tout propos que don Diego la soignait par devoir, ou plutôt par acquit de conscience; que l'amitié n'entrait pour rien dans toutes ses attentions; qu'il jouait froidement le rôle d'un bon mari; qu'il aimait une autre femme; qu'il ne s'appartenait pas; qu'il avait laissé son coeur en France. Elle songeait enfin que cet homme, si soigneux de la faire vivre longtemps, l'avait épousée dans l'espérance qu'elle mourrait bientôt, et elle s'indignait de le voir retarder de tous ses efforts l'événement qu'il hâtait de tous ses voeux.
Elle fut aussi dure pour lui qu'elle était douce pour tout le monde. Elle occupait le fond de la voiture avec la vieille comtesse. Don Diego, le docteur et l'enfant tournaient le dos aux chevaux. Si parfois l'enfant grimpait sur ses genoux, si la douairière, endormie par un mouvement monotone, laissait tomber sa tête sur cette épaule amaigrie, elle jouait avec l'enfant, elle berçait la douairière. Mais il ne fallait pas même que son mari lui demandât comment elle se trouvait.
Elle lui répondit un jour avec une cruauté sanglante: «Cela va bien; je souffre beaucoup.» Don Diego regarda le paysage, et pleura sur les roues de la voiture.
Le voyage dura trois mois, sans changer ni la santé ni l'humeur de Germaine. Elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle traînait. Elle avait toujours son mari en grippe, mais elle s'accoutumait à lui. L'Italie entière passa le long de sa voiture sans qu'elle s'intéressât à rien, ni qu'elle voulût se fixer quelque part. Il est vrai qu'en hiver l'Italie ressemble beaucoup à la France. Il y gèle un peu moins, mais il y pleut beaucoup plus.
Le climat de Nice lui aurait fait grand bien. Don Diego avait déjà loué, sur la promenade des Anglais, une jolie villa peinte en rose, avec un jardin d'orangers en plein rapport. Mais elle s'ennuya de voir défiler au long du jour toute une population de poitrinaires. Les condamnés qu'on exile à Nice se font peur les uns aux autres, et chacun d'eux lit sa destinée dans la pâleur de son voisin. «Allons à Florence!» dit-elle. Don Diego fit atteler pour Florence.