Elle trouva que la ville avait un air de fête qui semblait narguer son malheur. La première fois qu'on la conduisit à la promenade, qu'elle entendit la musique des régiments autrichiens, et que les bouquetières joufflues lancèrent des fleurs dans sa voiture, elle reprocha durement à son mari de l'avoir exposée à un contraste si cruel. Restait Pise; on l'y porta. Elle voulut voir le Campo santo et le chef-d'oeuvre épouvantable d'Orcagna. Ces peintures funèbres, ces tableaux de la Mort, maîtresse de la vie, frappèrent son imagination. Elle sortit de là plus morte que vive.

Elle exprima le désir d'aller jusqu'à Rome. Le climat de la grande ville ne pouvait pas lui faire grand bien, mais elle semblait arrivée à ce point où le médecin ne refuse plus rien à son malade. Elle vit Rome, et crut entrer dans une vaste nécropole. Ces rues désertes, ces palais vides, ces grandes églises où l'on voit d'espace en espace un fidèle agenouillé, prirent à ses yeux une physionomie sépulcrale.

Elle partit pour Naples, et ne s'y trouva pas mieux. On l'avait logée à Sainte-Lucie. Le plus beau golfe de l'univers roulait et déroulait ses eaux bleues devant elle; le Vésuve fumait sous ses fenêtres; la place était bien choisie pour vivre et mourir. Mais elle supportait impatiemment les bruits de la rue, le cri aigu des cochers, le pas sonore des patrouilles suisses, et la chanson des pêcheurs. Elle maudit cette ville criarde et remuante où il n'est pas même permis de souffrir en paix. On offrit de lui trouver dans le voisinage une retraite plus tranquille; elle voulut chercher elle-même, et fit une débauche de mouvement qui l'épuisa en quelques jours. Le docteur admirait qu'elle eût résisté à tant de fatigues. Il fallait que la nature eût construit son corps avec des matériaux solides, ou qu'une âme bien vigoureuse retardât la ruine de cet édifice croulant.

On lui montra Sorrente et Castellamare; on la promena pendant huit jours de village en village sans la décider à faire un choix. Un soir, elle eut la fantaisie de visiter Pompeï au clair de lune. «C'est une ville dans mon genre, dit-elle avec un sourire amer. Il est juste que les débris se consolent entre eux.» Il fallut la traîner pendant deux heures sur le pavé inégal de la ville morte. C'est une promenade délicieuse pour un esprit qui se porte bien. La journée avait été belle; la nuit était presque tiède. La lune éclairait les objets comme un soleil d'hiver. Le silence ajoutait au spectacle un charme doux et solennel. Les ruines de Pompeï n'ont pas la grandeur écrasante de ces monuments romains qui inspirèrent de si longues phrases à Mme de Staël. C'est le reste d'une ville de dix mille âmes; les édifices privés et publics y ont une petite physionomie provinciale. En entrant dans ces rues étroites, en ouvrant ces maisonnettes, on pénètre dans la vie intime de l'antiquité, on est reçu en ami chez un peuple qui n'est plus.

Vous trouvez là dedans un singulier mélange du sentiment artistique qui distinguait les anciens et du mauvais goût qui appartient aux petits bourgeois de tous les temps. Rien n'est plus plaisant que de découvrir sous la poussière de vingt siècles des jardinets pareils à ceux des Invalides, avec le jet d'eau microscopique, les petits canards de marbre et la statuette d'Apollon au milieu. Voilà le domaine d'un citoyen romain qui vivait de ses rentes en l'an 79 de l'ère chrétienne! La gaieté champenoise du docteur s'ébattait doucement au milieu de ces curieux débris. Don Diego traduisait à sa femme les récits interminables du gardien. Mais l'impatience fébrile de la malade brûlait tout le plaisir du voyage. La pauvre fille ne s'appartenait plus; elle était à son mal et à la mort prochaine. Elle ne marchait que pour se sentir vivre, et ne parlait que pour entendre le bruit de sa voix. Elle allait en avant, revenait sur ses pas, demandait à revoir ce qu'elle avait vu, s'arrêtait en chemin et s'ingéniait à chercher des caprices que personne ne pût satisfaire. Sur les neuf heures, le froid la prit, et elle proposa de retourner à l'auberge. «Décidément, dit-elle, je veux mourir ici; j'y serai tranquille.» Mais elle s'avisa que le Vésuve n'avait peut-être pas dit son dernier mot, et qu'il pourrait verser une nappe de feu sur sa tombe. Elle parla de retourner à Paris, et se mit au lit avec un frisson de mauvais augure.

La douairière soupa auprès d'elle. L'enfant était couché depuis longtemps. L'aubergiste de la Couronne de fer invita les hommes à descendre à la salle à manger: ils y seraient mieux que dans une chambre de malade, et ils auraient de la compagnie. Le docteur accepta la proposition, et don Diego le suivit.

La compagnie se réduisait à deux personnes: un gros peintre français, gaillard de bonne humeur, et un jeune Anglais rose comme une crevette. Ils avaient vu rentrer Germaine, et ils avaient deviné sans peine de quel mal elle mourait. Le peintre professait une philosophie gaie, comme tout homme qui digère bien. «Moi, monsieur, disait-il à son voisin, si jamais je suis pris de la poitrine, ce qui n'est pas probable, je ne me dérangerai pas d'une semelle. On guérit partout, on meurt partout. L'air de Paris est peut-être celui qui convient le mieux aux poitrinaires. On parle du Nil: c'est les aubergistes du Caire qui font courir ce bruit-là. Sans doute la vapeur du fleuve est bonne à quelque chose; mais le sable du désert, on ne le compte donc pas? Il vous entre dans les poumons, il s'y loge, il s'y amasse, et bonsoir!… Vous me direz: mourir pour mourir, on a bien le droit de choisir la place. C'est une idée que je comprends. Avez-vous voyagé dans la régence de Tunis?

—Oui.

—Vous n'avez vu couper le cou à personne?

—Non.