«Dis-tu vrai?… Je pourrais vivre?… Je reverrais ma mère? Ah! si tu me sauvais, toute ma vie serait trop peu pour payer tant de reconnaissance. Je te servirais en esclave; j'élèverais ton fils; j'en ferais un grand homme!… Malheureuse! ce n'est pas pour cela que tu m'as choisie. Tu aimes cette femme, tu la regrettes, tu lui écris, tu aspires au moment de la revoir, et toutes les heures de ma vie sont des vols que je te fais!»

Elle fut au plus mal pendant deux jours, dans cette chambre d'auberge, et l'on crut qu'elle mourrait sur les ruines de Pompeï. Cependant elle put se lever dans la première semaine d'avril. On la conduisit à Naples; on l'embarqua sur un paquebot qui partait pour Malte, et de là un vapeur du Lloyd autrichien la transporta jusqu'au port de Corfou.

V

LE DUC.

M. et Mme de La Tour d'Embleuse avaient dit adieu à leur fille dans la sacristie de Saint-Thomas d'Aquin. La duchesse avait beaucoup pleuré; le duc avait pris la séparation plus gaiement, pour rassurer sa femme et sa fille; peut-être aussi parce qu'il n'avait pas trouvé de larmes dans ses yeux. Au fond du coeur, il ne s'attendait pas à la mort de Germaine. Lui seul, avec la vieille comtesse de Villanera, croyait au miracle de la guérison. Ce chevalier servant de la fortune était fermement convaincu qu'un bonheur ne vient jamais seul. Tout lui semblait possible, depuis qu'il avait repris le dessus et que la veine lui était revenue. Il commença par prédire le rétablissement de sa femme, et l'événement lui donna raison.

La duchesse était d'une constitution robuste, comme toute sa famille. Les fatigues, les veilles et les privations avaient eu grande part à la maladie critique que l'âge lui avait apportée. Ajoutez les angoisses quotidiennes d'une mère qui attend le dernier soupir de sa fille. Mme de La Tour d'Embleuse souffrait autant et plus des douleurs de Germaine que des siennes. Lorsqu'elle fut séparée de sa chère malade, elle se remit peu à peu, et elle partagea moins péniblement des maux qu'elle ne voyait plus. L'imagination nous fait souffrir aussi bien que les sens, mais un malheur éloigné de nos yeux perd quelque chose de sa crudité. Si nous voyons écraser un homme dans la rue, nous éprouvons une douleur physique, comme si la voiture nous avait blessés nous-mêmes; le récit de cet événement dans les Faits divers d'un journal nous effleure assez légèrement. La duchesse ne pouvait être ni heureuse ni tranquille, mais du moins elle échappa à l'action directe du danger sur son système nerveux. Elle ne fut jamais rassurée, mais elle ne vécut pas dans l'attente du dernier soupir de sa fille. Elle n'ouvrit jamais sans trembler une lettre d'Italie; mais, dans l'intervalle de chaque courrier, elle eut des instants de répit. Aux vives angoisses qui la torturaient, succéda une douleur sourde, que l'accoutumance lui rendit familière. Elle éprouva le triste soulagement d'un malade qui est passé de l'état aigu à l'état chronique.

Un ami du jeune docteur lui donnait ses soins deux ou trois fois par semaine; mais son vrai médecin était toujours M. Le Bris. Il lui écrivait régulièrement, ainsi qu'à Mme Chermidy, et, quoiqu'il s'étudiât à ne jamais mentir, les deux correspondances ne se ressemblaient guère. Il répétait à la pauvre mère que Germaine vivait, que la maladie s'était arrêtée en chemin, et que cette heureuse suspension d'une marche fatale pouvait faire espérer un miracle. Il ne se vantait pas de la guérir, et il disait à Mme Chermidy que Dieu seul pouvait ajourner indéfiniment le veuvage de don Diego. La science était impuissante à sauver la jeune comtesse de Villanera. Elle vivait encore, et la maladie semblait s'être arrêtée en route, mais comme un voyageur se repose dans une auberge, pour mieux marcher le lendemain. Germaine était toujours faible pendant le jour, fiévreuse et agitée aux approches de la nuit. Le sommeil lui refusait ses consolations; l'appétit lui venait par caprices, et elle repoussait les mets avec dégoût dès qu'elle les avait effleurés. Sa maigreur était effrayante, et Mme Chermidy aurait eu plaisir à la voir. Cette peau limpide et transparente accusait chaque saillie osseuse et chaque pli musculaire; les pommettes des joues semblaient sortir de la figure. Il fallait, en vérité, que Mme Chermidy fût bien impatiente pour demander quelque chose de mieux!

Le duc n'en savait pas si long, et il célébrait déjà par des réjouissances variées la guérison de sa fille. Dans l'âge de la sagesse, ce vieillard, dont on eût respecté les cheveux blancs s'il n'avait pris soin de les teindre, résistait mieux qu'un jeune homme à toutes les fatigues du plaisir. On devinait aisément qu'il serait plus tôt au bout de ses écus qu'au bout de ses besoins et de ses forces. Les hommes qui sont entrés tard dans la vie trouvent des réserves extraordinaires pour leurs dernières années.

Il avait peu d'argent comptant, tout millionnaire qu'il était. Le premier semestre de ses rentes devait échoir au 22 juillet; en attendant, il fallait vivre sur les 20 000 fr. de la corbeille. C'était assez pour le ménage et pour les petites dettes, qui attendent moins patiemment que les grosses. Si la duchesse avait eu la disposition de cette modeste fortune, elle aurait mis la maison sur un pied honorable; mais le duc avait toujours tenu l'argent sous sa clef, lorsqu'il y avait eu de l'argent au logis. Il satisfit peu de créanciers; il refusa poliment d'acheter des meubles, et garda, en dépit de la duchesse et de la raison, un appartement de 12 000 francs, où il n'était presque jamais. De temps en temps il donnait un louis à Sémiramis pour les dépenses de la cuisine, mais il ne songea pas à demander combien on lui devait pour ses gages. Il acheta deux ou trois robes magnifiques à la duchesse, qui manquait du linge le plus nécessaire. Ce qu'il employait chaque jour à ses dépenses personnelles était un secret entre son tiroir et lui.

Ne croyez pas cependant qu'il affichât l'égoïsme odieux de certains maris qui jettent l'argent sans compter et veulent connaître à un centime près les déboursés de leurs femmes. Il accordait à la duchesse autant de liberté pour les petites dépenses qu'il s'en réservait pour les grandes. Il était toujours cet homme poli, prévenant et tendre que la pauvre femme adorait jusque dans ses fautes. Il s'informait de sa santé avec une attention presque filiale. Il lui répétait au moins une fois par jour: «Vous êtes mon ange gardien.» Il lui donnait des noms si doux que, sans le témoignage des miroirs, elle aurait pu se croire à vingt ans. C'est quelque chose, cela; et le plus mauvais mari n'est méprisable qu'à moitié lorsqu'il laisse une douce illusion à sa victime. Un grand artiste qui a vu notre société avec les yeux de Balzac, et qui l'a mieux dessinée, M. Gavarni, a mis ce singulier jugement dans la bouche d'une femme du peuple: «Mon homme, un chien fini; mais le roi des hommes!» Traduisez la phrase en style noble, et vous comprendrez l'amour obstiné de la duchesse pour son mari.