Cependant le vieillard descendait rapidement tous les échelons qu'un homme bien né peut descendre. Lorsque le bruit de sa nouvelle fortune se fut répandu dans Paris, il retrouva au Bois un certain nombre d'anciennes connaissances qui avaient pris l'habitude de détourner la tête à sa rencontre. On l'invita dans quelques-uns de ces salons du faubourg Montmartre, où les hommes les plus élégants et les plus honorables vont quelquefois porter la bonne compagnie et chercher la mauvaise. Il retrouva ça et là des meubles qu'il avait achetés de son argent; il regarda l'heure à des pendules dont il avait payé la facture. La rage du jeu, qui sommeillait en lui depuis plusieurs années, se réveilla plus ardente qu'autrefois; mais il joua en dupe, autour de ces tapis suspecte où la police vient de temps en temps balayer les enjeux. Ce monde dangereux, qui excelle à flatter tous les vices dont il vit, ménagea une rentrée triomphale au duc de La Tour d'Embleuse. On applaudit en lui cette jeunesse posthume qui sortait de la misère comme Lazare de son tombeau. On lui prouva qu'il avait vingt ans; il essaya de se le prouver à lui-même. Il se remit à souper, au grand détriment de son estomac; il but du vin de Champagne, fuma des cigares et casse des bouteilles. Dans ces sortes de réunions, la dignité reste au vestiaire. Cependant les nouveaux débarqués de la province, les étrangers égarés à Paris ou les fils de famille échappés de tutelle, admirèrent les grandes façons et la tournure aristocratique de ce gentilhomme déchu. Les hommes le respectaient plus qu'il ne se respectait lui-même; les femmes contemplaient en lui une ruine qu'elles avaient faite et qui tenait bon, malgré tout. Dans un certain recoin de la société, on fait plus de cas d'un vétéran qui a mangé cent vingt mille livres de rente que d'un soldat qui a perdu deux bras sur le champ de bataille.
Il suivit cette société sur tous les terrains où elle se transporte. Il fut assidu aux premières représentations des petits théâtres; on le remarqua aux avant-scènes des Folies-Dramatiques. Le respect de son nom, qui l'avait accompagné dans la première moitié de sa carrière, parut l'abandonner sans retour. Il devint en deux mois le vieillard le plus affiché de Paris. Peut-être aurait-il mis plus de retenue dans sa conduite si le bruit de ses actions avait pu arriver jusqu'à sa famille. Mais Germaine était en Italie; la duchesse était cloîtrée au faubourg; il n'avait rien à ménager.
Le contraste de son nom et de sa conduite lui fit en peu de temps une popularité de bas étage dont il se laissa enivrer. On le vit, à la sortie du spectacle, dans un café du boulevard du Temple, entouré de figurants au menton bleu et de comédiens infimes qui buvaient du punch en son honneur, le contemplaient de tous leurs yeux éraillés, et se disputaient la gloire de serrer la main à un duc qui n'était pas fier. Il tomba plus bas encore, s'il est possible. Dans un temps où les Porcherons sont bien passés de mode, il franchit les barrières avec sa compagnie, et s'assit plus d'une fois devant un saladier de vin rouge, à la table d'un cabaret. Il est bien difficile, au XIXe siècle, de s'encanailler avec élégance. C'est un tour de force que la cour de Louis XV a tenté avec quelque succès. Deux ou trois grands seigneurs français et étrangers ont essayé de faire revivre ces traditions du bon temps, mais en pure perte. L'âme la plus hautaine croule avec une rapidité incroyable dans les divertissements malsains et les fêtes nauséabondes des faubourgs. Les seules débauches auxquelles on résiste quelque temps sont celles qui coûtent fort cher. Le contentement de peu, qui est une vertu chez les hommes de travail, est le dernier degré de l'abaissement chez les hommes de plaisir.
Le pauvre duc était au plus bas quand deux personnes lui tendirent la main par des motifs bien différents. Ses sauveurs furent le baron de Sanglié et Mme Chermidy.
M. de Sanglié venait de temps en temps sonner chez les La Tour d'Embleuse. Il était leur ancien propriétaire, le témoin du mariage de Germaine, et l'ami de la famille. Il trouvait toujours la duchesse, jamais le duc; mais tout Paris lui donnait des nouvelles de son déplorable ami. Il résolut de le sauver comme il l'avait logé autrefois, pour l'honneur du faubourg.
Le baron est ce qu'on appelle encore aujourd'hui un parfait gentilhomme. Il n'est pas beau, et il a quelque peu la physionomie de son nom. Sa grosse figure colorée se cache dans un buisson de barbe rousse. Il est robuste comme un chasseur, avec une pointe de ventre, et vous ne lui donneriez pas plus de quarante ans, quoiqu'il en ait cinquante. Les barons de Sanglié datent d'une époque où l'on bâtissait solidement. Assez riche pour mener grand train sans rien faire, il se traite en ami, prend soin de sa personne, et vit pour vivre bien. Son costume et sa tournure sont également aristocratiques. On le rencontre le matin dans des vêtements larges, solides, confortables et d'une élégance coquettement négligée. Le soir, il est irréprochable sans avoir l'air habillé. Il est de ces hommes fort rares dont la tenue ne frappe jamais les yeux: on dirait que leurs habits ont poussé sur eux et sont le feuillage naturel de leur personne. Ses redingotes se font à Londres et ses habits à Paris. Il a soin de son corps, cet autre vêtement de l'homme. Il monte à cheval tous les jours et fréquente le jeu de paume; le soir il est abonné aux deux opéras, et il fait le whist à son club. Beau joueur, bon convive et buveur magnifique; grand connaisseur en cigares, grand amateur de tableaux, assez bon cavalier pour gagner un steeple-chase, trop sage pour faire courir et jeter sa fortune dans une écurie d'entraînement; indifférent aux livres nouveaux, insouciant des choses politiques, prêteur facile à ceux qui peuvent rendre, généreux à l'occasion pour ceux qui n'ont rien, très-rond avec les hommes, d'une politesse cavalière avec les femmes, il est aimable et bon comme tous les égoïstes intelligents. Faire le bien sans s'incommoder, c'est encore de l'égoïsme.
Le sauvetage du pauvre duc n'était pas une opération facile. Le baron n'en serait jamais venu à bout sans un auxiliaire puissant, la vanité. Elle surnageait encore un peu, dans ce triste naufrage de toutes les vertus aristocratiques; M. de Sanglié le prit par là, comme on arrête un noyé par les cheveux.
Il s'en alla le chercher jusque dans les bouges où il traînait son nom et sa caste. Il lui frappa rudement sur l'épaule et lui dit, avec cette franchise qui cache si bien la flatterie: «Que faites-vous ici, mon cher duc? Vous n'êtes pas à votre place. Tout le monde vous désire au faubourg, hommes et femmes; m'entendez-vous bien? Tous les La Tour d'Embleuse y ont tenu leur rang depuis Charlemagne: je ne vous reconnais pas le droit de faire banqueroute à vos ancêtres. Nous avons tous besoin de vous. Eh, morbleu! si vous vous enterrez ici, à la fleur de l'âge mûr, qui est-ce qui nous donnera des leçons d'élégance? qui est-ce qui nous apprendra la grande vie, l'art de manger proprement une fortune et l'art de plaire aux femmes, qui va se perdant tous les jours?»
Le duc répondit en grommelant, comme un buveur réveillé mal à propos. Il cuvait en paix sa nouvelle fortune; il ne se souciait pas de reprendre les habitudes gênantes que le monde impose à ses esclaves; une paresse invincible l'enchaînait aux plaisirs faciles qui n'exigent aucuns frais de toilette, de décence ou d'intelligence. Il prétendit qu'il était bien, qu'il ne voulait rien de mieux, et que chacun prend son plaisir où il le trouve.
«Venez avec moi, reprit le baron, et je jure de vous faire trouver des divertissements plus dignes de vous. Ne craignez pas de perdre au change: on vit bien dans notre monde, et vous le savez mieux que personne. Vous ne supposez pas que je sois venu ici pour vous ramener dans votre ménage: je vous aurais envoyé un missionnaire. Que diable! je suis un peu de votre école. Je ne méprise ni le vin, ni le jeu, ni l'amour; mais je maintiendrai contre tout le monde et contre vous-même qu'un duc de La Tour d'Embleuse ne doit s'enivrer, se ruiner ou se damner que dans la compagnie de ses pairs!»