C'est par des arguments de cette sorte que le vieillard se laissa convertir. Il revint, non pas à la vertu, la route était trop longue pour ses vieilles jambes, mais au vice élégant. M. de Sanglié le mena chez un grand tailleur du boulevard, comme on conduit un réfractaire chez le capitaine d'habillement. On le força d'endosser la livrée des gens du monde. Ce singulier malade était toujours idolâtre de sa vieille personne, mais il économisait depuis longtemps sur les frais du culte. Il avait gardé l'habitude de se teindre et de se peindre, et il ne négligeait aucune des pratiques qui pouvaient lui rendre une apparence de jeunesse; mais il ne détestait pas de paraître plus neuf que son habit. On lui prouva, par quelques mètres de drap fin, qu'un habit neuf rajeunit la tournure, et il confessa de lui-même que les tailleurs n'étaient pas gens à mépriser. C'était un grand pas en avant: un homme habillé est à moitié sauvé. Les pères de famille le savent bien: lorsqu'ils viennent à Paris arracher un enfant prodigue à la mauvaise compagnie, leur premier soin est de le conduire chez un tailleur.
Le baron se chargea de lancer son élève. Il le fit admettre à son club. On y dînait bien, et M. de La Tour d'Embleuse ne perdit pas à changer de cuisine. Avant sa conversion, la nourriture épicée des cabarets et l'usage des boissons frelatées irritaient son estomac, rougissaient sa langue et le condamnaient à une soif inextinguible. Il la trompait en buvant de plus belle, et le pauvre homme était dans un cercle vicieux dont il n'aurait pu sortir que par la mort. La duchesse s'effrayait quelquefois de son haleine ardente. Elle n'osait lui avouer ses terreurs, mais elle plaçait discrètement auprès de son lit quelque tisane fraîche et parfumée qu'il laissait perdre. La table d'hôte le rétablit insensiblement, quoiqu'il ne s'y privât de rien. L'appât du jeu le retint sous la férule de son sauveur. Les abonnés du club jouaient le whist et l'écarté avec une certaine hardiesse, mais sans intempérance. Les plus fortes parties du whist coûtaient rarement plus d'un louis la fiche: c'est une distraction sans danger pour un millionnaire. S'il aventurait un fort pari autour d'une table d'écarté, personne n'avait le droit de le rappeler à la raison; mais du moins on s'entendit pour ménager sa bourse. On le connaissait, et l'on s'intéressait à lui comme à un convalescent. Un joueur se comporte comme un sage ou comme un fou, selon qu'il est poussé ou retenu par ceux qui l'entourent. On le retint, et d'une main si délicate, qu'il ne sentit pas la bride.
Les salons les plus honorables lui ouvrirent leurs portes à deux battants. Toute aristocratie est naturellement franc-maçonne; et un duc, quoi qu'il ait fait, a des droits imprescriptibles à l'indulgence de ses égaux. Le faubourg Saint-Germain, comme le fils respectueux de Noé, couvrit d'un manteau de pourpre les anciens égarements du vieillard. Les hommes le traitèrent avec considération; les femmes, avec bienveillance. Dans quel pays ont-elles manqué d'indulgence pour les mauvais sujets? On le regarda comme un voyageur qui avait traversé des pays inconnus. Cependant, aucune femme n'osa lui demander ses impressions de voyage. Il se remit sans embarras au ton de la bonne compagnie, car il unissait à tous les défauts de la jeunesse cette flexibilité d'esprit qui en est la plus belle parure. On trouva en lui un homme digne de son nom et de sa fortune, et l'on comprit le choix de M. de Villanera, qui l'avait accepté pour beau-père.
Le baron lui avait promis des plaisirs plus vifs: il tint parole. Il ne l'enferma pas dans le faubourg comme dans une forteresse; il lui fit voir un peuple moins collet-monté. Il le conduisit sur la lisière du grand monde, dans quelques-uns de ces salons dont on médit sans preuves, mais non sans raison. Il le présenta à des veuves dont le mari n'était jamais venu à Paris, à des femmes légitimement mariées, mais brouillées avec leur famille, à des marquises exilées du faubourg à la suite d'une action d'éclat, à des personnes honorables qui menaient grand train sans fortune connue. Cette société mitoyenne touche par un côté au monde et par l'autre au demi-monde. Je ne conseillerai pas à une mère d'y conduire sa fille, mais bien des fils y vont avec leur père, et en sortent comme ils y sont entrés. On n'y trouve pas cette austérité de moeurs, cette vie patriarcale, ce ton parfait, ce langage digne et soutenu qui règne dans les vieux salons du faubourg, mais on y danse convenablement, on y joue sans tricher, et l'on n'y vole pas les paletots dans l'antichambre. C'est dans une de ces maisons que le duc tomba en présence de Mme Chermidy.
Elle le reconnut au premier coup d'oeil, pour l'avoir vu le jour du mariage. Elle savait qu'il était grand-père de son fils, père de Germaine et millionnaire aux dépens de don Diego. Une femme de l'étoffe de Mme Chermidy n'oublie jamais la figure d'un homme à qui elle a donné un million. Elle n'aurait pas été fâchée de le connaître de plus près, mais elle était trop fine pour risquer un pas en avant. Le duc lui épargna les trois quarts du chemin. Dès qu'il sut qui elle était, il se présenta lui-même, avec une impertinence dont le spectacle eût réjoui toutes les honnêtes femmes de Paris. Rien ne flatte plus profondément les femmes vertueuses que de voir traiter sans façon celles qui ne le sont pas.
Le duc n'avait pas l'intention d'offenser une jolie femme et de renier en un seul jour la religion de toute sa vie; mais il parlait aux gens dans leur langage, et il croyait savoir la nationalité de Mme Chermidy. Il s'assit familièrement auprès d'elle et lui dit:
«Madame, permettez-moi de vous présenter un de vos vieux admirateurs, le duc de La Tour d'Embleuse. J'ai déjà eu le plaisir de vous voir à Saint-Thomas d'Aquin. Nous sommes un peu de la même famille: alliés par les enfants. Permettez donc qu'en bon parent je vous tende la main gauche.»
Mme Chermidy, qui raisonnait avec la promptitude de l'éclair, comprit au premier mot la position qui lui était faite. Quelque réponse qu'elle imaginât, le duc avait le dessus. Au lieu d'accepter la main qu'il lui tendait, elle se leva par un mouvement de douleur et de dignité qui fit valoir toute la richesse de sa taille, et elle s'avança vers la porte sans retourner la tête, comme une reine outragée par le dernier de ses sujets.
Le vieillard fut pris au piège. Il courut à elle, et balbutia quelques paroles d'excuse. La belle Arlésienne jeta sur lui un regard si brillant, qu'il crut y voir glisser une larme. Elle lui dit à demi-voix, avec une émotion bien contenue ou bien jouée: «Monsieur le duc, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas comprendre. Venez demain à deux heures; je serai seule, nous causerons.»
Là-dessus elle s'éloigna, en femme qui ne veut plus rien entendre, et cinq minutes plus tard la voiture roulait sur le sable de la cour.