Le pauvre duc avait été prévenu; il savait sa dame par coeur, et M. Le Bris la lui avait dépeinte sous ses couleurs naturelles. Mais il se reprocha ce qu'il avait fait, et il vécut jusqu'au lendemain dans un étonnement qui n'était pas exempt de remords. On dit cependant qu'un homme averti en vaut deux.

Il fut exact au rendez-vous, et se trouva face à face avec une femme qui avait pleuré.

«Monsieur le duc, lui dit-elle, j'ai fait tout mon possible pour oublier les paroles cruelles par lesquelles vous m'avez abordée hier soir. Je ne suis pas encore bien remise, mais cela viendra: n'en parlons plus.»

Le duc voulut réitérer ses excuses; il était dans une admiration profonde. Mme Chermidy avait employé sa matinée à faire une toilette irrésistible. Assurément elle paraissait encore plus belle que la veille au bal. Une femme est dans son boudoir comme un tableau dans son cadre. Elle profita du trouble où ses grâces avaient jeté M. de La Tour d'Embleuse, pour l'envelopper dans les plis d'une rhétorique irrésistible. Elle employa d'abord le respect timide qui convenait à une femme dans sa position. Elle témoigna une vénération exagérée pour l'illustre famille où elle avait introduit son fils; elle s'attribua l'honneur d'avoir choisi les La Tour d'Embleuse entre vingt grandes maisons du faubourg, et d'avoir relevé par la fortune un des plus beaux noms de l'Europe. Les mouvements moelleux, et la langueur mélancolique dont cet exorde fut accompagné persuadèrent le vieillard beaucoup mieux que les paroles, et il ne douta presque plus qu'il n'eût insulté sa bienfaitrice.

«Je comprends, reprit-elle, que vous n'ayez pas grande estime pour moi. Vous me plaindriez cependant, car vous avez uns belle âme, si vous saviez l'histoire de ma vie.»

Elle avait cette pantomime expressive des habitants du midi, qui ajoute tant de vraisemblance aux plus gros mensonges. Ses yeux, ses mains, son petit pied remuant, parlaient en même temps que ses lèvres et semblaient déposer en faveur de sa véracité. Lorsqu'on l'avait entendue une fois, on était aussi fermement convaincu que si l'on avait ouvert une enquête et interrogé des témoins.

Elle raconta sa naissance bourgeoise dans une riche propriété de la Provence. Ses parents, gros manufacturiers, destinaient à un négociant leur fille et leur fortune. Mais l'amour, ce maître inflexible de la vie humaine, l'avait jetée aux bras d'un simple officier. Sa famille s'était retirée d'elle, jusqu'au moment où les brutalités de M. Chermidy l'avaient chassée de la maison conjugale Pauvre Chermidy! une femme a toujours beau jeu contre un mari qui est en Chine!

Une fois veuve, ou à peu près, elle était venue à Paris, et elle y avait vécu modestement jusqu'à la mort de son père. Un héritage plus considérable qu'on ne l'espérait lui avait permis de tenir un certain rang. Quelques spéculations heureuses avaient accru son capital; elle était riche. L'ennui l'avait prise: on supporte mal la solitude à trente ans. Elle avait aimé le comte de Villanera dès la première vue, sans le connaître, au balcon des Italiens.

Le duc ne put s'empêcher de dire en lui-même que don Diego était un heureux gaillard.

Elle prouva ensuite par des regards où brillait une candeur sans réplique que M. de Villanera ne lui avait jamais rien donné que son amour. Non qu'il manquât de générosité; mais elle n'était pas femme à confondre les affaires de coeur et les affaires d'intérêt. Elle avait poussé le désintéressement jusqu'au sacrifice; elle avait cédé son enfant à la vieille comtesse de Villanera; elle avait fini par l'abandonner à une autre mère. Elle avait rendu la liberté à son amant. Le comte était marié; il voyageait pour rétablir la santé de sa jeune femme, et il n'écrivait même pas à la pauvre délaissée pour lui donner des nouvelles du petit Gomez!