Il sacrifia d'abord ce qu'un honnête vieillard a de plus cher au monde, la sainteté du nom paternel. Il emprunta à la duchesse les lettres de Germaine, sous prétexte de les relire, et la noble femme pleura de joie en confiant un si cher trésor à son mari. Il courut sans perdre de temps à la rue du Cirque, et il y fut reçu à bras ouverts. Ces lettres que la malade avait griffonnées de sa petite main tremblante, ces lettres où elle ne manquait pas de mettre quelques baisers pour sa mère dans un cadre mal dessiné au-dessous de la signature; ces lettres que la duchesse avait mouillées de ses larmes, furent étalées, comme un jeu de cartes, sur une table de salon, entre un vieillard perdu et une femme perverse.
Mme Chermidy, déguisant sa haine sous un masque de compassion, chercha avidement quelques symptômes de mort au milieu des protestations de tendresse, et elle fut médiocrement satisfaite. L'odeur qui s'exhalait de cette correspondance n'était pas celle qui attire les corbeaux à la suite des armées. C'était comme le parfum d'une petite fleur chétive qui languit au souffle de l'hiver, mais qui s'épanouirait au soleil si la brise du midi venait écarter les nuages. La cruelle Artésienne trouva que la main était encore bien ferme, que l'esprit n'était pas éteint, que le coeur battait avec une vigueur inquiétante. Ce n'est pas tout, elle se sentit mordre d'un soupçon étrange. La malade racontait avec trop de complaisance les soins de son mari. Elle s'accusait d'ingratitude; elle se reprochait de mal répondre à ce qu'on faisait pour elle. Mme Chermidy rugit intérieurement à l'idée que le mari et la femme finiraient peut-être par s'attacher l'un à l'autre; que la pitié, la reconnaissance, l'habitude, uniraient ces deux jeunes âmes, et qu'un jour elle verrait s'asseoir entre don Diego et Germaine un convive qu'elle n'avait pas invité à leurs noces: l'Amour.
Cette profanation des lettres de Germaine eut lieu quelques jours après son arrivée à Corfou. Si Mme Chermidy avait pu voir de ses yeux son innocente ennemie, il est à croire qu'elle aurait conçu moins de peur que de pitié. Les fatigues du voyage avaient mis la pauvre enfant dans un état déplorable. Mais la maîtresse de don Diego se forgeait incessamment des monstres de guérison, et rêvait toutes les nuits qu'elle était supplantée sans ressource. Le jour où ses soupçons seraient changés en certitude, elle se sentait capable de tous les crimes. En attendant, par esprit de prudence et de vengeance, par désoeuvrement de jolie femme sans emploi, par une spéculation d'intérêt et de perversité, elle s'amusa à dépouiller M. de La Tour d'Embleuse. Elle trouva plaisant de lui reprendre le million qu'on lui avait donné, sauf à le lui rendre après la mort de sa fille. C'était une fiche de consolation qu'elle s'adjugeait en cas de malheur.
Le difficile n'était pas de se faire donner une inscription de rentes. Le duc se mettait tous les jours à ses pieds avec tout ce qu'il possédait. Il était d'un sang et d'un caractère à se ruiner sans le dire, et à vaincre sans sonner la victoire. Un homme bien né ne compromet pas une femme, l'eût-elle dépouillé de tout. Mais Mme Chermidy pensait qu'il serait plus digne d'elle de prendre un million sans rien donner en échange, et tout en gardant sa supériorité sur le donateur.
Un jour que le vieillard délirait à ses genoux et renouvelait pour la centième fois l'offre de sa fortune, elle le prit au mot et lui dit: «J'accepte, monsieur le duc.»
M. de La Tour d'Embleuse perdit la tête comme un aéronaute novice lorsqu'on vient de couper la corde du ballon, il se crut au septième ciel. La dame arrêta doucement ses transports et lui dit:
«Quand vous m'aurez donné un million, croirez-vous m'avoir payée?»
Il protesta du contraire; mais ses yeux disaient avec quelque raison que, du moment où la vertu se met en vente, un million n'est pas un mauvais prix.
Elle répondit à la pensée de son adversaire: «Monsieur le duc, les femmes parmi lesquelles vous me faites l'injustice de me ranger valent d'autant plus cher qu'elles sont plus riches. J'ai hérité de quatre millions; j'en ai bien gagné trois autres, dans les affaires, et ma fortune est si liquide que je pourrais la réaliser sans perte en un mois. Vous voyez qu'il y a peu de femmes en France qui aient le droit de se mettre à plus haut prix. Cela vous prouve aussi que j'ai le moyen de me donner pour rien. Si je vous aime assez, et cela viendra peut-être, l'argent ne sera rien entre nous. L'homme à qui je donnerai mon coeur aura le reste par-dessus le marché.»
Le duc tombait de haut: il porta rudement contre terre. Il était aussi malheureux de garder son million, qu'il avait été content de le recevoir. Mme Chermidy parut avoir pitié de lui. «Grand enfant, lui dit-elle, ne pleurez pas. J'ai commencé par vous dire que j'acceptais. Mais prenez garde à vous; je vais faire mes conditions.»