M. de La Tour d'Embleuse sourit comme un mourant qui voit le ciel s'ouvrir.

«C'est moi qui vous ai enrichi, lui dit-elle. Je vous connaissais de longue date; au moins, je connaissais votre réputation. Vous avez mangé votre bien avec une grandeur digne des temps héroïques. Vous êtes le dernier représentant de la vraie noblesse, dans cet âge dégénéré. Aussi êtes-vous, sans le savoir, le seul homme de Paris capable d'intéresser sérieusement l'esprit des femmes. J'ai toujours regretté que vous n'eussiez pas une fortune incalculable comme celle de don Diego: vous auriez été plus grand que Sardanapale. Faute de mieux, je vous ai fait donner un million: on fait ce qu'on peut. Mais je m'y suis mal prise, et l'événement n'a pas répondu à mes espérances. Vous avez dans votre tiroir un chiffon de papier qui ne vous sert à rien. Vous toucherez 25000 francs au 22 juin; d'ici là vous allez végéter. Vous ferez des dettes, et votre revenu n'enrichira que des créanciers. Donnez-moi votre inscription de rentes; je la ferai vendre par mon agent de change. Je prendrai le capital pour moi; soyez tranquille; vous ne le reverrez jamais. En revanche, il faut absolument que vous acceptiez le revenu. Ce n'est pas cinquante mille francs de rente que vous aurez; c'est quatre-vingt ou cent mille, peut-être davantage. Je connais la Bourse à fond, quoique les femmes n'y entrent pas: je sais qu'on y gagne tout ce qu'on veut avec quelques millions d'argent comptant. Les placements sur l'État sont une admirable invention pour les bourgeois qui veulent vivre modestement et sans souci. Pour les gens de notre sorte, qui ne craignent ni le danger ni le travail, vive la spéculation! C'est le jeu sur une grande échelle, et vous êtes joueur, n'est-il pas vrai?

—Je l'étais.

—Vous l'êtes encore! Nous jouerons ensemble; nous mettrons en commun nos intérêts, nos plaisirs, nos craintes, nos espérances.

—Nous ne ferons plus qu'un!

—A la Bourse, du moins.

—Honorine!»

Honorine parut se plonger dans une réflexion profonde. Elle cacha sa figure dans ses mains. Le duc la prit par les poignets et mit fin à cette éclipse de beauté. Mme Chermidy le regarda jusqu'au fond du coeur, sourit mélancoliquement et lui dit:

«Pardonnez-moi, monsieur le duc, et oubliez ces châteaux en Espagne. Nous nous égarions dans l'avenir comme deux enfants dans les bois. C'était un doux rêve; mais n'y pensons plus. Il ne m'appartient pas de vous dépouiller, même pour vous enrichir. Que dirait-on de moi? Qu'en penseriez-vous vous-même? Si Mme la duchesse apprenait ce que nous avons fait!»

Mme Chermidy savait bien que pour rendre une femme odieuse à son mari, il suffit de prononcer son nom dans certains moments. Le duc répondit fièrement que sa femme n'entendait rien aux affaires et qu'il ne lui avait jamais permis d'y toucher.