On disait à Paris que je ne verrais pas pousser les feuilles. Je ne me serais pas consolée de mourir sitôt, sans avoir vu le printemps. Elles ont poussé, ces chères petites feuilles d'avril, et je suis encore là pour les voir. Je les touche, je les sens, je les broute, et je leur dis: «Me voici encore des vôtres. Peut-être me sera-t-il donné de voir l'été sous vos ombrages. Si nous devons tomber ensemble, ah! restez longtemps sur ces beaux arbres, attachez-vous solidement à la branche, et vivez pour que je vive!»
Y a-t-il rien de plus gai, de plus vivant, de plus divers que les pousses nouvelles? Elles sont blanches aux peupliers et aux saules, rouges aux grenadiers, blondes comme mes cheveux à la cime des chênes verts, violettes au bout des branches du citronnier. De quelle couleur seront-elles dans six mois? Ne pensons pas à cela. Les oiseaux font leurs nids dans les arbres; la mer bleue chatouille doucement le sable de la rive; le soleil généreux étale ses beaux rayons d'or sur mes pauvres mains pâles et amaigries; je sens couler dans mes poumons un air doux et pénétrant comme votre voix, ma bonne mère. Je m'imagine, par instants, que ce bon soleil, ces arbres en fleur, ces oiseaux qui chantent, sont autant d'amis qui demandent grâce pour moi et qui ne me laisseront pas mourir. Je voudrais avoir des amis par toute la terre, intéresser la nature entière à mon sort, émouvoir les rochers eux-mêmes, pour qu'au dernier moment, il s'élevât des quatre coins du monde une telle plainte et une telle prière, que Dieu en fût touché. Il est bon, il est juste; je ne lui ai jamais désobéi, je n'ai fait de mal à personne. Il ne lui en coûterait pas beaucoup de me laisser vivre avec le reste, confondue dans la foule des êtres qui respirent. Je tiens si peu de place! Et je ne suis pas chère à nourrir.
Par malheur, il y a des gens qui porteraient le deuil de ma guérison et qui ne se consoleraient pas de me voir en vie. Que faire à cela? Ils sont dans leur droit. J'ai contracté une dette, je dois la payer si je suis honnête fille.
Ma chère maman, que pensez-vous de M. de Villanera? Comment le juge-t-on à Paris? Est-il possible qu'un homme si simple, si patient et si doux soit un méchant homme? J'ai rencontré ses yeux il y a quelques jours pour la première fois; c'est de beaux yeux, et l'on s'y tromperait aisément.
Adieu, ma bonne mère; priez pour moi, et tâchez d'obtenir que mon père vienne un jour à l'église avec vous. S'il faisait cela pour sa petite Germaine, la conversion serait complète, et moi, je serais peut-être sauvée! Il doit y avoir une prime là-haut pour ceux qui ramènent une âme à Dieu. Mais qui est-ce qui aura du crédit au ciel, si ce n'est vous, chère sainte?
Je suis avec une tendresse infinie votre fille respectueuse,
GERMAINE
P. S. Les baisers pour mon père sont à droite de la signature, les vôtres sont à gauche.