Ma chère maman,

Le vieux Gil qui vous remettra cette lettre vous dira comme on est bien ici. Ce n'est pas à Corfou qu'il a pris les fièvres; c'est dans la campagne de Rome. Ainsi donc, n'ayez point de souci.

J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre, mais ma seconde mère a dû vous dire que j'allais beaucoup mieux. M. de Villanera vous a peut-être écrit aussi; je ne lui demande pas compte de ses actions. Moi, je suis bien assez forte depuis quelque temps pour noircir quatre pages de papier, mais croiriez-vous que le temps me manque? Je passe ma vie à respirer; c'est une occupation bien agréable, qui me prend dix ou douze heures par jour.

Pendant cette crise que j'ai traversée, j'ai beaucoup souffert. Je ne me souviens pas d'avoir eu aussi mal à Paris. Croyez que bien des gens, à ma place, auraient souhaité la mort. Cependant je me suis cramponnée à la vie avec une obstination incroyable. Comme on change! Et d'où vient que je ne vois plus les choses du même oeil?

C'est sans doute parce qu'il eût été trop triste de mourir loin de vous, sans que vos chères mains fussent là pour me fermer les yeux. Au reste, les soins ne m'ont pas manqué. Si j'avais succombé, comme le docteur s'y attendait un peu, vous auriez eu une consolation. Le plus triste, lorsqu'on apprend de loin la mort de ceux qu'on aime, c'est de penser qu'ils n'ont pas été soignés comme il le fallait. Quant à moi, rien ne me manque, et tout le monde est bon pour moi, même M. de Villanera. Vous vous direz cela, ma chère maman, s'il m'arrive quelque malheur.

Peut-être aussi l'amitié et la compassion de ceux qui m'entourent ont-elles contribué un peu à me rattacher à la vie. Le jour où j'ai pris congé de vous et de mon père, j'ai dit adieu à tout. Je ne savais pas que j'emmenais avec moi une véritable famille. Le docteur est parfait; il me traite comme s'il espérait me guérir. Mme de Villanera (la vraie) est une autre vous-même. Le marquis est un excellent petit homme; le vieux Gil a été plein d'attention. Je n'ai pas voulu attrister tous ces gens-là par le spectacle de mon agonie, et voilà comment je me suis tirée d'affaire. Tant pis pour ceux qui comptaient sur ma mort; ils ont bien le temps d'attendre.

Vous m'avez recommandé de vous décrire notre maison, pour que votre pensée sache où me trouver lorsqu'il lui plaît de me faire une visite. M. de Villanera, qui dessine très-bien pour un grand seigneur vous enverra le plan du château et du jardin. J'ai pris sur moi de lui demander cette grâce; il fallait bien que cela fût pour vous. En attendant, contentez-vous de savoir que nous habitons une ruine des plus pittoresques. De loin, la maison ressemble à une vieille église démolie sous la Révolution. Je ne voulais pas croire qu'on pût se loger là dedans. On arrive au perron par cinq ou six escaliers praticables aux voitures, avec un pavé inégal et des rampes tant soit peu ébréchées. Tout cela tient ensemble par la force de l'habitude, car il y a beau temps que le ciment n'y est plus. Les giroflées et les plantes grimpantes se glissent dans toutes les crevasses, et le chemin sent bon comme un jardin. La maison est au milieu des arbres, à un quart d'heure du village le plus prochain. Je ne sais pas encore bien précisément de combien d'étages elle se compose; les chambres ne sont pas toutes les unes sur les autres; on dirait que le second a glissé jusqu'au rez-de-chaussée dans un tremblement de terre. D'un côté, on entre de plain-pied; de l'autre, on descend en casse-cou. C'est dans ce tohu-bohu qu'il faut chercher votre fille, ma chère maman. Je m'y cherche quelquefois moi-même, et je ne m'y trouve pas toujours.

Nous avons au moins vingt chambres inutiles et une magnifique salle de billard où les hirondelles font leurs nids. J'ai fait laisser en paix les nids d'hirondelles. Que suis-je ici moi-même? Un pauvre petit martinet chassé par le froid. Ma chambre est la mieux close de toute la maison. Elle est grande comme la chambre des députés, et peinte à l'huile du haut en bas. J'aime mieux cela que du papier; c'est plus propre, et surtout plus frais. M. de Villanera m'a fait apporter de Corfou un mobilier tout neuf, de fabrique anglaise. Mon lit, mes chaises et mes fauteuils se promènent à l'aise dans cette immensité. La bonne comtesse couche dans une pièce voisine, auprès du petit marquis. Quand je dis qu'elle y couche, c'est pour ne pas la mettre en colère. Je la vois à mes côtés à l'heure où je m'endors, je la retrouve à la même place en ouvrant les yeux; mais il ne fait pas bon lui dire qu'elle a passé la nuit hors de son lit. Le docteur est plus loin, au même étage. On l'a installé le plus confortablement qu'on a pu. Ceux qui soignent les autres ont l'habitude de se soigner eux-mêmes. M. de Villanera perche je ne sais où, sous le toit. Y a-t-il véritablement un toit? Nos domestiques grecs et italiens dorment en plein air: c'est la coutume du pays.

Mes fenêtres sont exposées au levant et au midi: j'en ai quatre. L'air et la lumière ont leurs grandes entrées chez moi dès neuf heures du matin. On me lève, on m'habille, et l'on ouvre les fenêtres une à une pour que l'air de la mer ne me surprenne pas brusquement. Vers dix heures, je descends dans mes jardins. J'en ai deux, l'un au nord de la maison, borné par un mur plus compliqué que la grande muraille de la Chine; l'autre au midi, baigné par la mer. Le jardin du nord est planté d'oliviers, de jujubiers et de néfliers du Japon. L'autre est un énorme massif d'orangers, de figuiers, de citronniers, d'aloès, de nopals et de vignes gigantesques qui se fourrent partout, grimpent à tous les arbres et escaladent tous les sommets. M. de Villanera disait hier que la vigne est la chèvre du genre végétal. C'est une belle chose, ma pauvre maman, de courir où l'on veut, et d'aller en liberté. Je n'ai jamais connu ce bonheur-là. Mais si je vis!…

Je commence à me traîner assez gaillardement dans les allées. Elles étaient impraticables il y a huit jours, car le jardinier du comte Dandolo est un romantique pur, épris du beau désordre et des grâces chevelues. On a taillé les arbres à coups de faux, ni plus ni moins que dans une forêt vierge. J'ai demandé grâce pour les orangers; car vous saurez que je suis réconciliée avec l'odeur des fleurs. Il ne faut pas cependant qu'on en mette dans ma chambre; je ne les souffre qu'en plein air. Le parfum que les fleurs coupées exhalent dans un appartement monte vers mon cerveau comme une odeur de mort, et cela m'attriste. Mais quand les plantes fleurissent au soleil, sous la brise de la mer, je me réjouis avec elles, je m'associe à leur bonheur, et je m'épanouis de compagnie. Comme la terre est belle! comme tout ce qui vit est heureux! et qu'il serait triste de quitter ce monde délicieux que Dieu a créé pour le plaisir de l'homme! Il y a pourtant des gens qui se tuent eux-mêmes. Les fous!