Je n'espère rien du docteur Le Bris: les savants ne s'entendent pas à guérir les malades. Le véritable médecin, c'est Dieu dans le ciel et l'amour sur la terre. Les consultations, les remèdes, et tout ce qu'on achète à prix d'argent n'augmentent pas la somme de nos jours. Voici ce que nous avons imaginé pour obtenir qu'elle vive. Tous les matins, mon fils, mon petit-fils et moi, nous prions Dieu de prendre sur notre vie pour ajouter à celle de Germaine. L'enfant joint ses mains avec nous; c'est moi qui prononce la prière, et le ciel sera bien sourd s'il ne nous entend pas.
Don Diego aime sa femme: je vous l'avais bien dit. Il l'aime d'un amour pur, dégagé de toutes les grossièretés terrestres. S'il l'aimait autrement, dans l'état où elle est, il me ferait horreur. Il a pour elle cette adoration religieuse qu'un bon chrétien voue à la sainte de son église, à la Vierge de sa chapelle, à l'image chaste et voilée qui rayonne au fond du sanctuaire. Nous sommes ainsi faits, nous autres Espagnols. Nous savons aimer simplement, héroïquement, sans aucun espoir mondain, sans autre récompense que le plaisir de tomber à devant une image vénérée. Germaine n'est pas autre chose ici-bas: la parfaite image des saintes du Paradis. Quand saint Ignace et ses glorieux compagnons s'enrôlèrent sous l'étendard de la mère de Dieu, ils donnèrent à tous les hommes l'exemple chevaleresque de l'amour pur.
Lorsqu'elle sera guérie, ah! nous verrons. Attendez seulement que la pauvre petite vierge pâle ait repris les couleurs de la jeunesse! Aujourd'hui, son corps n'est qu'une cage de cristal transparent avec une âme au fond. Mais lorsqu'un sang régénéré coulera dans ses veines, quand l'air du ciel réjouira sa poitrine, quand les parfums généreux de la campagne parleront à son coeur et feront battre ses tempes; quand le pain et le vin, ces présents de Dieu, auront réparé ses forces; quand une vigueur impatiente la fera courir à perte d'haleine sous les grands orangers du jardin, alors elle entrera dans une beauté nouvelle, et don Diego a des yeux. Il saura faire une différence entre ses amours d'autrefois et son bonheur présent. Je n'aurai pas besoin de lui montrer combien une beauté noble et chaste, rehaussée de tout l'éclat de la race et de toute la splendeur de la vertu, est supérieure aux agréments effrontés d'une rouée. Il est en bon chemin. Depuis tantôt quatre mois que nous avons quitté Paris, il n'a ni écrit ni reçu une lettre; l'oubli se fait dans son coeur loin de l'indigne qui le perdait. L'absence qui fortifie les passions honnêtes, tue en un rien de temps celles qui ne subsistaient que par l'habitude du plaisir.
Peut-être aussi notre Germaine se laissera-t-elle gagner à la contagion de l'amour. Jusqu'à présent, elle n'aime que moi de toute la famille. Je ne parle pas du petit marquis: vous savez qu'elle l'a adopté dès le premier jour. Mais elle témoigne à mon pauvre fils une indifférence qui ressemble bien à la haine. Elle ne le maltraite plus comme autrefois, et elle subit ses soins avec une sorte de résignation. Elle souffre sa présence, elle ne s'étonne plus de le voir auprès d'elle, elle s'accoutume à lui. Mais il ne faut pas de bien bons yeux pour lire sur son visage une sourde impatience, une haine domptée qui se révolte par instants, peut-être même le mépris d'une honnête enfant pour un homme qui a fait des fautes. Hélas, ma pauvre amie! l'indulgence est une vertu de notre âge; les jeunes ne la pratiquent pas. Cependant je dois reconnaître que Germaine dissimule avec soin ses petits ressentiments. Sa politesse avec don Diego est irréprochable. Elle cause avec lui des heures entières sans se plaindre de la fatigue; elle l'écoute parler; elle répond quelquefois; elle accueille ses tendresses avec une douceur froide et résignée. Un homme moins délicat ne s'apercevrait pas qu'il est haï: mon fils le sait et pardonne. Il me disait hier: «Il est impossible de détester ses amis avec plus de charme et de bonté. Elle est l'ange de l'ingratitude.»
Comment tout cela finira-t-il? Bien, croyez-moi. J'ai confiance en Dieu; j'ai foi dans mon fils, et bon espoir pour Germaine. Nous la guérirons, même de son ingratitude, surtout si vous venez nous y aider. J'apprends que le duc marche comme un grand garçon dans le sentier de la vertu, et que les pères le proposent en exemple à leurs fils. Si vous pouviez prendre sur vous de le quitter pour un mois ou deux, vous seriez reçue à bras ouverts. Dans le cas où le charmant converti voudrait aussi prendre l'air de la campagne, nous avons quelque chose à louer dans le voisinage.
A bientôt donc, mon excellente amie, chère soeur de mes tendresses et de mes afflictions. Je vous aime de plus en plus, à mesure que notre fille me devient plus chère. La distance qui nous sépare ne saurait refroidir une si bonne amitié; nous ne nous voyons plus et nous ne nous écrivons guère; mais nos prières se rencontrent tous les jours au pied du trône de Dieu.
COMTESSE DE VILLANERA.
P.S. N'oubliez pas mon domestique, et surtout qu'il soit jeune. Nos Mathusalems de l'hôtel Villanera ne s'acclimateraient pas ici.
GERMAINE A SA MÈRE
Villa Dandolo, 7 mai 1853.