Je baise la plus jolie main de Paris.
CHARLES LE BRIS,
D. M. P.
LA COMTESSE DOUAIRIÈRE DE VILLANERA A MADAME DE LA TOUR D'EMBLEUSE.
Villa Dandolo, 2 mai 1853.
Chère duchesse,
Je n'en peux plus, mais Germaine va mieux. Nous avons tous déménagé ce matin, ou plutôt c'est moi qui les ai déménagés. J'avais les caisses à faire, la malade à envelopper dans du coton, le petit à surveiller, la voiture à trouver, et presque les chevaux à atteler. Le comte n'est bon à rien: c'est un talent de famille. On dit en Espagne: maladresse de Villanera. Le petit docteur bourdonnait autour de moi comme la mouche du coche; j'ai dû le faire asseoir dans un coin. Quand je suis pressée, je ne peux pas souffrir l'empressement d'autrui: qui m'aide me gêne. Et cet âne de Gil, qui s'est avisé de prendre la fièvre, quoique ce ne fût pas son jour! Je vais le renvoyer à Paris pour qu'il guérisse, et je vous prie de m'en chercher un autre. J'ai tout fait, tout prévu, tout arrangé pour le mieux; j'ai trouvé le moyen d'être à la fois dedans et dehors, en ville et à la maison. Enfin, à dix heures, fouette cocher! Heureusement les routes sont magnifiques: le macadam des boulevards. Nous avons roulé sur le velours jusqu'à notre bicoque, et nous y voici. J'ai déballé mes gens, ouvert mes paquets, fait mes lits, apprêté le dîner avec un cuisinier indigène qui voulait tout poivrer, même la soupe au lait. Ils ont mangé, tourné, promené; ils dorment enfin, et je vous écris au chevet de Germaine, comme un soldat sur un tambour le soir de la bataille.
La victoire est à nous, foi de vieux capitaine. Notre fille guérira, ou elle dira pourquoi. Elle m'a pourtant fait passer quinze nuits désagréables dans cette ville de Corfou. Elle ne se décidait pas à dormir, et j'avais beau la bercer comme un enfant. Elle mangeait uniquement pour me faire plaisir; rien ne lui disait; et quand on ne mange pas, adieu les forces. Elle n'avait plus qu'un souffle de vie qui semblait à chaque instant prêt à s'envoler, mais je faisais bonne garde! Ayez courage; elle a dîné ce soir, elle a bu deux doigts de vin de Chypre, et elle dort.
J'avais souvent entendu dire qu'une mère s'attache à ses enfants en raison du mal qu'ils lui ont fait; je ne le savais point par expérience. Tous les Villanera, de père en fils, se portent comme des arbres. Mais depuis que vous m'avez confié le pauvre corps de cette belle âme, depuis que je fais le guet autour de notre enfant pour défendre à la mort d'approcher; depuis que j'ai appris à souffrir, à respirer, à suffoquer avec elle, je sens mon coeur. Je n'étais mère qu'à moitié, tant que je n'avais pas éprouvé le contre-coup des douleurs d'autrui. Je vaux mieux, je suis meilleure, je monte en grade. C'est par la douleur que nous nous rapprochons de la mère de Dieu, ce modèle de toutes les mères. Ave Maria, mater dolorosa!
Ne crains rien, ma pauvre duchesse; elle vivra. Dieu ne m'aurait pas donné ce profond amour pour elle, s'il avait résolu de l'arracher de ce monde. Celui qui gouverne les coeurs mesure la violence de nos sentiments à la durée de ce que nous aimons, et j'aime notre fille comme si elle devait être éternellement à nous. La Providence se joue de l'ambition, de l'avarice et de toutes les passions humaines; mais elle respecte les affections légitimes; elle y regarde à deux fois avant de séparer ceux qui s'aiment pieusement dans le sein de la famille. Pourquoi m'aurait-elle attachée si étroitement à notre Germaine, si elle avait eu le dessein de la tuer dans mes bras? Ce serait un jeu cruel et indigne de la bonté de Dieu. D'ailleurs, l'intérêt de notre race est lié à la vie de cette enfant. Si nous avions le malheur de la perdre, don Diego se mésallierait un jour ou l'autre. Saint Jacques, à qui nous avons bâti deux églises, ne permettra jamais qu'un nom comme le nôtre soit porté en ferronnière par Mme Chermidy.