Nous avons fait un sot voyage de Malte à Corfou, sur un bâtiment fort sale, dont la cheminée fumait horriblement. Le vent était contre nous; la pluie nous défendait souvent de monter sur le pont, et les vagues pleuvaient jusque dans nos cabines. Le mal de mer n'a épargné que l'enfant et la malade; il y a des grâces d'état pour ceux qui entrent dans la vie et pour ceux qui vont en sortir. Nous avions pour toute société une famille anglaise, de retour des Indes: un colonel au service de la Compagnie et ses deux filles, jaunes comme du cuir de Russie. Il n'y a que le vin de Bordeaux qui gagne à voyager si loin. Ces demoiselles ne nous ont pas honorés d'une parole; ce qui les excuse un peu, c'est qu'elles ne savaient pas le français. A la moindre éclaircie, elles montaient sur le pont avec leurs albums pour dessiner des paysages semblables à des plum-puddings. Après une éternelle traversée de cinq jours, le bateau nous a mis à bon port; nous n'avons pas même eu la distraction d'un naufrage. Le chemin de la vie est pavé de déceptions.

En attendant que nous ayons trouvé un gîte à la campagne, nous sommes logés dans la capitale de l'île, hôtel Victoria. Nous comptons en sortir à la fin de la semaine, mais je n'ose pas affirmer que nous en sortirons tous sur nos jambes. Ma pauvre malade est au plus bas; le voyage l'a plus fatiguée que si elle avait eu le mal de mer. Mme de Villanera ne la quitte pas une seconde; don Diego est admirable; moi, je fais tout mon possible, c'est-à-dire fort peu de chose. Il est inutile d'essayer un traitement qui ajouterait aux souffrances sans profit pour la guérison. Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir une beauté qui se porte si bien!

Si cette crise n'est pas la dernière, je tenterai de l'ammoniaque ou de l'iode. L'iode réussit dans certains cas; MM. Piorry et Chartroule l'emploient avec succès. Vous seriez bien aimable de nous envoyer l'appareil du docteur Chartroule et une provision de cigarettes iodées. Tout cela se trouve à la pharmacie Dublanc, rue du Temple, auprès du boulevard. L'ammoniaque a du bon aussi; mais le seul remède sur lequel on puisse compter sérieusement, c'est un miracle. Ainsi donc, vivez en paix, aimez-nous un peu, et aidez-nous à faire notre devoir jusqu'au bout. Le vieux Gil, que la comtesse avait amené pour la servir, a pris les fièvres en Italie, quoique nous ne soyons pas dans la saison des fièvres. C'est un malade de plus et un serviteur de moins.

La joie et la santé ont un magnifique représentant dans la maison: c'est le petit Gomez. Le jour où vous le reverrez, vous serez bien heureuse. Il grandit à vue d'oeil, et je crois, Dieu me pardonne! qu'il embellit. Il sera moins Villanera qu'on ne pensait d'abord. Au fait, ce serait bien le diable s'il ne tenait pas un peu de sa mère. Il n'est plus sauvage du tout; il se laisse embrasser, il embrasse, il donne du bec contre tous les visages avec une impétuosité qui serait inquiétante chez une petite fille.

Don Diego est en pourparlers avec un descendant des doges pour une maison qui lui conviendrait assez. La campagne est divisée en une multitude de propriétés agréables, ornées de châteaux qui s'écroulent. J'ai visité quelques jardins; ils sont généralement plus habitables que les maisons attenantes. Il y a de la ferme, du château et de la chaumière dans ces taudis aristocratiques qui gardent un air de grandeur au milieu de leur délabrement. Si nous louons la villa Dandolo, nous n'y serons peut-être pas mal. Il suffira de poser quelques carreaux aux fenêtres. L'exposition est admirable, au midi, sur la mer. Un jardin hérissé de belles choses. Les voisins sont des nobles; quelques-uns parlent français, dit-on. Mais qui sait si nous aurons le temps de faire leur connaissance?

Je ne regretterai pas le séjour de la ville, quoiqu'on y vive assez bien. Elle est jolie et me rappelle Naples en quelques endroits. L'esplanade, le palais du lord commissaire et les environs forment une ville anglaise. Les Anglais ont construit aux frais des Grecs des fortifications gigantesques qui font de la place un petit Gibraltar. J'assiste tous les matins aux manoeuvres d'un régiment d'Écossais, dont les cornemuses font mon bonheur. La ville grecque est ancienne et curieusement bâtie: maisons hautes, petites arcades, et une jolie tête à chaque fenêtre. Le quartier juif est hideux, mais il y aurait des perles dans ce fumier pour le crayon de Gavarni. La population est grecque, italienne, juive, maltaise, et travaille assez activement à devenir anglaise. Nous avons un théâtre où l'on donne la Jeanne d'Arc du maestro Verdi. J'y suis allé un soir que la malade avait moins de 120 pulsations à la minute. A la fin du premier acte, toute l'assemblée se lève respectueusement, tandis que l'orchestre joue le God save the Queen! C'est un usage établi dans toutes les possessions anglaises. Ne vous étonnez pas qu'on représente la mort de Jeanne d'Arc devant un public anglais: l'auteur du libretto a pris soin de modifier l'histoire. Jeanne d'Arc défend la France contre des ennemis quelconques, des Turcs, des Abyssins ou des Champenois. Elle porte une cuirasse en papier d'argent, et elle agite un drapeau grand comme un éventail, jusqu'au moment où un héraut arrive sur la scène et dit au roi:

Rotto è 'l nemico, e Giovanna è spinta.

On apporte l'héroïne sur des coussins; une écharpe tachée de rouge indique qu'elle est blessée à mort. Elle se relève avec peine, chante un air du haut de sa tête, et expire aux applaudissements de la salle. Tous les habitants de Corfou sont persuadés que Jeanne est morte d'une blessure et d'une roulade.

Le comte m'a laissé aller seul au théâtre; et pourtant vous savez s'il raffole de Verdi. N'est-ce pas à une représentation d'Ernani que ses yeux ont rencontré les vôtres pour la première fois? Mais le pauvre garçon s'immole littéralement à son devoir. Quel mari, madame, pour celle qui sera sa femme définitive! Les journaux nous ont apporté des nouvelles de Chine que vous avez dû lire avec autant d'intérêt que nous. Il paraît que la nation la plus camarde de la terre a traité légèrement deux missionnaires français, et que la Naïade s'est mise en route pour punir les coupables. Si la Naïade n'a pas changé de commandant, nous attendrons avec impatience les nouvelles de l'expédition. Chacun pour soi, Dieu pour tous. Je souhaite toutes les prospérités imaginables à mes amis, sans toutefois demander la mort de personne. Les Chinois sont, dit-on, de mauvais artilleurs, quoiqu'ils se vantent d'avoir inventé la poudre. Cependant il ne faut qu'un boulet clairvoyant pour faire bien des heureux.

Adieu, madame. Si je vous écrivais comme je vous aime, ma lettre ne finirait pas. Mais, après le plaisir de causer avec vous, il faut me rendre au devoir qui m'appelle dans la chambre voisine. Plaisir, devoir! deux chevaux bien difficiles à atteler ensemble. Mais je fais de mon mieux, et si je n'arrive pas à concilier toutes choses, c'est qu'un homme n'a pas ses coudées franches entre l'enclume et le marteau. Aimez-moi si vous pouvez, plaignez-moi si vous voulez, ne me maudissez pas, quoi qu'il arrive, et si je vous adressais par le prochain courrier une lettre cachetée de noir, faites-moi l'honneur de croire fermement que je n'ai aucun droit à votre reconnaissance.