—Je parlerai à l'intendant de mon ami Sanglié.
—Voulez-vous que je vous aide de mon côté? Le Tas a toujours une demi-douzaine de valets dans sa manche: c'est un vrai bureau de placement.
—Si le Tas a quelque protégé à établir, je veux bien le prendre. Mais songez qu'il nous faut un homme sûr, un infirmier.
—Le Tas doit avoir des infirmiers; elle a de tout.»
Le Tas était la femme de chambre de Mme Chermidy. On ne la voyait jamais au salon, même par surprise; mais les amis les plus intimes de la maison auraient été flattés de faire sa connaissance. C'était une soubrette du poids de 120 kilogrammes, compatriote et tant soit peu cousine de Mme Chermidy. Elle s'appelait Honorine Lavenaze, comme sa maîtresse; aussi avait-on profité de sa difformité pour la surnommer le Tas. Ce phénomène vivant, ce monceau de chiffons tremblotants, ce pachyderme féminin avait suivi pendant quinze ans Mme Chermidy et sa fortune. Elle avait été la complice de ses progrès, la confidente de ses péchés, la recéleuse de ses millions. Assise au coin du feu, comme un monstre familier, elle lisait dans les cartes l'avenir de sa maîtresse; elle lui promettait la royauté de Paris, comme une sorcière de Shakspeare; elle relevait son courage, consolait ses chagrins, lui arrachait ses cheveux blancs, et la servait avec une dévotion canine. Elle n'avait rien gagné au service, ni rentes sur l'État, ni livret de la caisse d'épargne, et elle ne voulait rien pour elle. Plus vieille de dix ans que Mme Chermidy et obèse jusqu'à l'infirmité, elle était sûre de mourir avant sa maîtresse et de mourir chez elle: on ne chasse pas un serviteur qui pourrait emporter nos secrets. Au demeurant, le Tas n'avait ni ambition, ni cupidité, ni vanité personnelle; elle vivait dans sa belle cousine; elle était riche, brillante et triomphante dans la personne de Mme Chermidy. Ces deux femmes, étroitement unies par une amitié de quinze ans, formaient un seul individu. C'était une tête à double face, comme le masque des comédiens antiques. D'un côté elle souriait à l'amour, de l'autre elle grimaçait au crime. L'une se montrait parce qu'elle était belle, l'autre se cachait parce qu'elle aurait fait peur.
Mme Chermidy promit au duc de songer à son affaire. Le jour même, elle chercha avec le Tas quel domestique on pourrait bien envoyer à Corfou.
La jolie Arlésienne était bien décidée à arrêter en chemin la guérison de Germaine, mais elle avait trop de prudence pour rien entreprendre à ses risques et périls. Elle savait qu'un crime est toujours une maladresse, et sa position était trop belle pour qu'elle voulût la risquer sur un mauvais coup.
«Tu as raison, lui dit le Tas; pas de crime, il faut partir de là. Un crime ne profite jamais à son auteur; il ne sert qu'aux autres. On tue un riche sur la grande route, et l'on trouve cent sous dans ses poches. Le reste s'en va aux héritiers.
—Mais ici, c'est moi qui hérite!
—De rien, si l'on nous prend sur le fait. Écoute-moi. D'abord, elle peut mourir de sa belle mort. Ensuite, si quelqu'un pousse à la roue, il faut que nous n'y soyons pour rien.