Les visites sont toujours longues à la campagne. On a fait tant de chemin pour se voir, qu'on a de la peine à se quitter. Les Dandolo et les Vitré, le docteur Delviniotis, le juge et le capitaine passaient quelquefois des journées entières autour de la belle convalescente. Elle les retenait avec joie, sans se rendre compte du motif secret qui la faisait agir. Déjà elle commençait à éviter les occasions d'être seule avec son mari. Autant l'amour déclaré fuit les importuns et recherche le tête-à-tête, autant l'amour naissant aime la foule et les distractions. Dès que nous commençons à nous sentir possédés par un autre, il nous semble que les étrangers et les indifférents nous protègent contre notre faiblesse, et que nous serions sans défense s'ils n'étaient plus là.

Mme de Villanera servait, sans le savoir, ce secret désir de Germaine. Elle retenait auprès d'elle Mme de Vitré, à qui elle s'attachait de jour en jour. Don Diego n'en était pas venu à ce point où un amant supporte impatiemment la compagnie des étrangers; son affection pour Germaine était encore désintéressée, parce qu'elle était froide et tranquille. Il recherchait avant tout ce qui pouvait distraire la jeune femme et la rattacher doucement à l'existence. Peut-être aussi cet homme timide, comme tous les hommes vraiment forts, évitait de s'expliquer à lui-même le sentiment nouveau qui l'attirait vers elle. Il craignait de se voir pris entre deux devoirs contraires; il ne pouvait se dissimuler qu'il était engagé pour la vie avec Mme Chermidy. Il la croyait digne de son amour, il l'estimait malgré sa faute, comme on estime la femme innocente ou coupable dont on se sait aimé. Si l'on était venu, preuves en main, lui apprendre que Mme Chermidy n'était pas digne de lui, il aurait éprouvé un sentiment d'angoisse et non de délivrance. On ne rompt pas facilement avec trois années de bonheur; on ne dit pas en se frottant les mains: Dieu soit loué! mon fils est l'enfant d'une intrigante!

Le comte éprouvait donc un malaise moral, une inquiétude sourde qui contrariait sa passion naissante. Il craignait de lire en lui-même; il se tenait devant son coeur comme devant une lettre dont on n'ose rompre le cachet.

En attendant, les jeunes époux se cherchaient, se rencontraient, se trouvaient bien ensemble, et remerciaient du fond du coeur ceux qui les empêchaient d'être seuls. Le cercle d'amis qui venait s'asseoir autour d'eux abritait leur amour, comme les grands ormes qui entourent les vergers de Normandie protègent la floraison frileuse des pommiers.

Le salon de réception était au milieu du jardin; il y pleuvait de petites oranges. Germaine, assise dans son fauteuil, fumait des cigarettes iodées; le comte la regardait vivre; Mme de Villanera jouait avec l'enfant comme une grande vieille faunesse noire avec son nourrisson basané. Les amis se balançaient dans ces grands fauteuils à bascule qu'on fait venir d'Amérique. De temps en temps, Mantoux ou un autre valet de la maison servait du café, des glaces ou des confitures, suivant les usages de l'hospitalité orientale. Les hôtes s'étonnaient un peu que la maîtresse de la maison fût seule à fumer dans toute la compagnie. On fume partout en Orient. Vous jetez votre cigarette à la porte, mais la maîtresse du logis vous en offre une autre en vous disant bonjour. Germaine, soit qu'elle eût plus d'indulgence pour le seul défaut de son mari, soit qu'elle prit pitié de ces pauvres Grecs qui sans tabac ne sauraient vivre, décréta un beau jour que la cigarette serait permise dans toute l'étendue de son empire. Don Diego lui rappela en souriant ses anciennes répugnances. Elle rougit un peu, et répliqua vivement: «J'ai lu dans Monte-Cristo que le tabac turc était un parfum, et je sais qu'on n'en fume pas d'autre ici, en vue des rivages de la Turquie. Il ne s'agit plus de vos affreux cigares, dont la vue seule me fait mal.»

Bientôt on vit apparaître dans le jardin et dans la maison les grands chibouks au fourneau rouge, au bec d'ambre; les narghilés de cristal qui chantent en bouillonnant et qui promènent sur l'herbe verte leur long tuyau souple comme un serpent. A la fin de juillet, les affreux cigares s'échappèrent timidement de je ne sais quel réceptacle invisible, et ils trouvèrent grâce devant Germaine. On reconnut à cette marque qu'elle se portait beaucoup mieux.

C'est vers cette époque que l'élu de Mme Chermidy, Mantoux, dit Peu-de-chance, prit le parti d'empoisonner sa maîtresse.

Il y a du bon dans l'homme le plus vicieux, et je dois avouer que Mantoux avait été pendant deux mois un excellent domestique. Lorsque le duc, qui ignorait son histoire, lui eut fait donner un passeport au nom de Mathieu, il enjamba la frontière avec joie et reconnaissance. Peut-être songeait-il de bonne foi, comme le valet de Turcaret, à faire souche d'honnêtes gens. La douceur de Germaine, le charme qu'elle exerçait sur tous ceux de son entourage, les bons gages qu'elle payait à ses gens et le peu d'espoir qu'on avait de la sauver inspirèrent de bons sentiments à ce valet de contrebande. Il s'entendait mieux à crocheter une porte qu'à préparer un verre d'eau sucrée, mais il s'efforça de ne point paraître novice, et il y réussit. Il appartenait à une race intelligente, propre à tout, habile à tous les métiers et même à tous les arts. Il s'appliqua si bien, fit de tels progrès et apprit le service en si peu de temps, que ses maîtres furent contents de lui.

Mme Chermidy lui avait recommandé de cacher sa religion et de la renier au besoin si on l'interrogeait. Elle savait combien les Espagnols de la vieille roche sont intolérants pour les Israélites. Malheureusement cet honnête homme remis à neuf ne pouvait pas cacher sa figure. Mme de Villanera le soupçonna d'être à tout le moins un hébreu converti. Or, en bonne Espagnole, elle faisait peu de différence entre les convertis et les obstinés. Elle était la meilleure femme du monde, et pourtant elle les eût tous envoyés au feu pêle-mêle, sûre que les douze apôtres en auraient fait autant.

Mantoux, qui avait transigé plus d'une fois avec sa conscience, ne se fit pas scrupule de renier la religion de ses pères. Il consentit même à entendre la messe avec les autres domestiques. Mais, par une de ces contradictions dont l'homme est plein, il ne se décida jamais à manger les mêmes viandes que ses camarades. Sans afficher sa résistance, il se jeta sur les légumes, les fruits et les herbages, et se comporta comme un légumiste ou un pythagoricien. Il se consolait de ce régime lorsqu'on l'envoyait faire une course à la ville. Il courait droit au quartier juif, fraternisait avec son peuple, parlait ce jargon demi-hébraïque qui sert de lien à la grande nation dispersée, et mangeait de la viande kaucher, c'est-à-dire tuée par le sacrificateur, suivant les préceptes de la loi. C'est une consolation qui avait dû lui manquer du temps qu'il habitait au bagne.