Il y a, en Orient, des heures où la brise du midi enivre plus puissamment les sens de l'homme que le vin de Tinos qu'on boit sous le nom de malvoisie; le coeur se fond comme une cire; la volonté se détend, l'esprit faiblit. On s'efforce de penser, les idées nous échappent comme une eau qui fuit entre les doigts. On va chercher un livre, un doux et vieil ami; on lit; les yeux s'égarent dès les premiers vers; le regard nage, les paupières s'ouvrent et se ferment sans savoir pourquoi. C'est dans ces heures de demi-sommeil et de douce quiétude que nos coeurs s'ouvrent d'eux-mêmes. Les mâles vertus triomphent à bon marché quand un froid piquant nous rougit le nez et nous coupe les oreilles, et que le vent de décembre serre les fibres de la chair et de la volonté. Mais quand les jasmins sèment leur acre parfum dans le voisinage, quand les fleurs du laurier-rose nous pleuvent sur la tête, quand les pins secoués par le vent sonnent comme des lyres et que les voiles blanches se dessinent au loin sur la mer comme des Néréides, alors il faut être bien sourd et bien aveugle pour voir et pour entendre autre chose que l'amour!

Don Diego s'aperçut un jour que Germaine avait changé à son avantage. Ses joues étaient plus pleines et mieux nourries; les sillons de ce joli visage se remplissaient; les plis sinistres commençaient à s'effacer. Une couleur plus saine, un hâle de bon augure colorait son beau front, et ses cheveux d'or n'étaient plus la couronne d'une morte.

Elle venait d'écouter une lecture assez longue; la fatigue et le sommeil l'avaient prise en même temps; elle avait laissé tomber sa tête en arrière; et tout le corps s'en était allé dans les bras du fauteuil. Le comte était seul avec elle. Il déposa son livre a terre, s'approcha doucement, se mit à genoux devant la jeune fille et avança les lèvres pour la baiser au front; mais il fut retenu par un instinct de délicatesse. Pour la première fois, il songea avec horreur à la façon dont il était devenu le mari de Germaine; il eut honte du marché; il se dit qu'un baiser obtenu par surprise serait quelque chose comme un crime, et il se défendit d'aimer sa femme jusqu'au jour où il serait sûr d'en être aimé.

Les hôtes de la villa Dandolo ne vivaient pas dans une solitude aussi abstraite qu'on pourrait le supposer. L'isolement ne se rencontre que dans les grandes villes, où chacun vit pour soi sans s'inquiéter des voisins. A la campagne, les plus indifférents se rapprochent; on n'y craint pas un voyage d'une heure; l'homme sait qu'il est né pour la société, et cherche la conversation de ses semblables.

Il se passait peu de jours sans que Germaine reçût quelque visite. On vint chez elle d'abord par curiosité, puis par intérêt bienveillant, enfin par amitié. Ce coin de l'île était habité en toute saison par cinq ou six familles modestes, qui auraient été pauvres à la ville, et qui ne manquaient de rien sur leurs terres, parce qu'elles savaient se contenter de peu. Leurs châteaux tombaient en ruine, et l'on manquait d'argent pour les réparer; mais on entretenait avec soin, au-dessus de la porte d'entrée, un écusson contemporain des croisades. Les îles Ioniennes sont le faubourg Saint-Germain de l'Orient; vous y retrouvez les grandes vertus et les petits travers de la noblesse, orgueil, dignité, pauvreté décente et laborieuse, et une certaine élégance dans la vie la plus dénuée.

Le propriétaire de la villa, M. le comte Dandolo, ne serait pas désavoué par les doges ses ancêtres. C'est un petit homme vif et intelligent, éveillé aux affaires politiques, tiraillé entre le parti grec et l'influence anglaise, mais enclin à l'opposition et toujours prêt à juger sévèrement les actes du lord haut commissaire. Il suit de près les intrigues vieilles et nouvelles qui divisent l'Europe, surveille les progrès du léopard britannique, discute la question d'Orient, s'inquiète de l'influence des jésuites, et préside les francs-maçons de Corfou. Excellent homme, qui dépense plus d'activité qu'un capitaine au long cours pour naviguer autour d'un verre d'eau. Son fils Spiro, un beau jeune homme de trente ans, s'est laissé conquérir aux idées anglaises, comme toute la génération nouvelle. Il fréquente les officiers et se montre dans leurs loges au théâtre. Les Dandolo pourraient vivre grandement, s'ils trouvaient à se défaire de leurs biens; mais, à Corfou, les habitants sont aussi pauvres que la terre est riche. Chacun est prêt à vendre, personne ne songe à acheter. Le comte et Spiro parlent élégamment les trois langues du pays, l'anglais, le grec et l'italien; ils savent le français par surcroît, et leur amitié fut précieuse à Germaine. Spiro s'intéressait à la belle malade avec toute la chaleur d'un coeur inoccupé.

Il amenait parfois un digne homme de ses amis, le docteur Delviniotis, professeur de chimie à la faculté de Corfou. M. Delviniotis avait voué à la malade une amitié d'autant plus vive qu'il avait une fille du même âge. Il donnait ses conseils à M. Le Bris, causait en italien avec le comte et Mme de Villanera, et se désolait de ne pas savoir le français pour faire plus ample connaissance avec Germaine. On le voyait assis devant elle pendant des heures entières, cherchant une phrase, ou regardant sans rien dire, avec cette politesse tranquille et muette qui règne dans tout l'Orient.

L'homme le plus bruyant de la compagnie était un vieux Français établi à Corfou depuis 1814, le capitaine Brétignières. Il avait quitté le service à vingt-quatre ans avec une pension de retraite et une jambe de bois de chêne. Ce grand corps maigre et osseux boitait gaillardement, buvait sec et riait haut, à la barbe de la vieillesse. Il faisait une lieue à pied pour venir dîner à la villa Dandolo, contait des histoires militaires, frisait sa moustache, et soutenait que les îles Ioniennes devraient appartenir à la France. C'était un convive d'autant plus précieux que sa gaieté échauffait la maison. Quelquefois, en se versant rasade, il disait d'un ton sentencieux: «Quand on s'estime et quand on s'aime, on peut boire ensemble tant qu'on veut sans se faire de mal.» Germaine dînait toujours de bon appétit lorsque le capitaine était là. Cet aimable boiteux, cramponné si obstinément à la vie, l'éblouissait d'une douce espérance et la forçait de croire à l'avenir. M. Brétignières tutoyait le petit marquis, l'appelait mon général, et le faisait sauter sur son genou. Il baisait galamment les mains de la malade, et la servait avec la dévotion d'un vieux page ou d'un troubadour en retraite.

Elle avait un admirateur d'une autre école dans la personne de M. Stevens, juge d'instruction à la cour royale de Corfou. Cet honorable magistrat employait aux soins de son corps un traitement de mille livres sterling par année. Vous n'avez jamais vu un homme plus propre, plus replet, plus nourri, plus luisant, une santé plus calme et mieux gorgée. Égoïste comme tous les vieux garçons, sérieux comme tous les magistrats, flegmatique comme tous les Anglais, il cachait sous la rotondité béate de sa personne une certaine dose de sensibilité. La santé lui paraissait un bien si précieux, qu'il eût voulu en faire part à tout le monde. Il avait connu le jeune Anglais de Pompeï, et il avait suivi de près les phases diverses de sa guérison. Il racontait naïvement qu'il avait éprouvé une sympathie médiocre pour ce petit être pâle et mourant, mais qu'il l'avait aimé de jour en jour à mesure qu'il le voyait revenir à la vie. Il était devenu son ami intime le jour où il avait pu lui serrer la main sans le faire crier. Ce fut l'histoire de sa liaison avec Germaine. Il évita de s'attacher à elle tant qu'il la crut condamnée à mort; mais du moment où elle parut s'installer dans ce monde, il lui ouvrit son coeur à deux battants.

Les plus proches voisins de la maison étaient Mme Vitré et son fils. Ils devinrent en peu de temps ses amis les plus intimes. La baronne de Vitré était une Normande réfugiée à Corfou avec les débris de sa fortune. Comme elle évitait de raconter son histoire, on n'a jamais su quels événements l'avaient chassée si loin de son pays. Ce qui sautait à tous les yeux, c'est qu'elle vivait en femme de bien, et qu'elle élevait admirablement son fils. Elle avait quarante ans et une beauté un peu commune: on l'aurait prise, en France, pour une fermière du pays de Caux. Mais elle s'occupait de son ménage, de ses oliviers et de son cher Gaston avec une activité méthodique et un zèle sans embarras qui trahissaient la race. La grandeur est un don qui se révèle dans toutes les situations de la vie et sur les théâtres les plus divers: elle se montre aussi bien dans le travail que dans le repos, et elle ne brille pas plus dans un salon que dans une buanderie ou une basse-cour. Mme de Vitré, entre ses deux servantes, vêtue, comme elles, du costume national, qui ressemble à l'habit des carmélites, était aussi imposante que Pénélope brodant les tuniques du jeune Télémaque. Gaston de Vitré, beau comme une jeune fille de vingt ans, menait la vie rude et exercée d'un gentihomme campagnard. Il travaillait de ses mains, taillait les arbres, cueillait les oranges, et émondait lui-même la haie de grenadiers dont les fruits rouges crevaient au soleil. Le matin, il courait dans la rosée, le fusil sur l'épaule, pour tuer des grives ou des becfigues; le soir, il lisait avec sa mère, qui fut son professeur, et la forte nourrice de son esprit. Sans souci de l'avenir, ignorant les choses du monde, et renfermant ses pensées dans l'horizon qui bornait ses regards, il ne soupçonnait pas d'autres plaisirs qu'une belle journée de chasse, une lecture de Lamartine, ou une promenade en mer sur son bateau. Coeur vierge, âme toute neuve et blanche comme ces belles feuilles de papier qui invitent la plume à écrire. Lorsque sa mère le conduisit à la villa Dandolo, il s'aperçut, pour la première fois, qu'il était un petit ignorant; il rougit de l'oisiveté où il avait vécu, et il regretta de n'avoir pas appris la médecine.