—Homère, oui. Je suis au milieu de l'Odyssée.»
Germaine simula un petit bâillement. «J'ai lu cela dans Bitaubé, dit-elle. Il y avait un glaive et un casque sur la couverture.
—Alors, vous seriez bien étonnée si je vous lisais Homère dans Homère; vous ne le reconnaîtriez plus.
—Bien obligée! je n'aime pas les histoires de batailles.
—Il n'y en a pas dans l'Odyssée. C'est un roman de moeurs, le premier qu'on ait écrit, et peut-être le plus beau. Nos auteurs à la mode n'inventeront rien de plus intéressant que l'histoire de ce propriétaire campagnard qui a quitté sa maison pour gagner de l'argent, qui revient après vingt ans d'absence, trouve une armée de faquins installés chez lui pour courtiser sa femme et manger son bien, et les tue à coups de flèches. Il y a là un drame intéressant, même pour le public des boulevards. Rien n'y manque, ni le bon serviteur Eumée, ni le chevrier qui trahit son maître, ni les servantes sages, ni les servantes folles que le jeune Télémaque est chargé de pendre au dénoûment. Le seul défaut de cette histoire, c'est qu'on nous l'a toujours traduite avec emphase. On a changé en autant de rois les jeunes rustauds qui assiégeaient Pénélope; on a déguisé la ferme en palais, et l'on a mis de l'or partout. Si j'osais vous traduire seulement une page, vous seriez émerveillée de la vérité simple et familière du récit; vous verriez avec quelle joie naïve le poète parle du vin noir et de la viande succulente; comme il admire les portes bien jointes et les planches bien rabotées! Vous verriez surtout comme la nature est décrite avec exactitude, et vous retrouveriez dans mon livre la mer, le ciel et le jardin que voici.
—Essayons, dit Germaine. Quand je dormirai, vous le verrez bien.
Le comte obéit de bonne grâce, et se mit à traduire le premier chant à livre ouvert. Il déroula sous les yeux de Germaine ce beau style homérique, plus riche, plus bariolé et plus étincelant que les brillants tissus de Beyrouth ou de Damas. Sa traduction était d'autant plus libre, qu'il n'entendait pas bien tous les mots; mais il s'entendait avec le poète. Il coupa quelques longueurs, développa à sa façon certains passages curieux, et ajouta au texte un commentaire intelligent. Bref, il intéressa son cher auditoire, excepté le marquis de los Montes de Hierro, qui criait à tue-tête pour interrompre la lecture. Les enfants sont comme les oiseaux: lorsqu'on parle devant eux, ils chantent.
Je ne sais pas si les jeunes époux allèrent jusqu'au bout de l'Odyssée, mais don Diego avait trouvé le moyen d'éveiller l'intérêt de sa femme, et c'était beaucoup. Elle prit l'habitude de l'entendre lire et de se trouver bien dans sa compagnie. Elle ne tarda pas à voir en lui un esprit supérieur. Il était trop timide pour parler en son propre nom, mais le voisinage d'un grand poète lui donnait de la hardiesse, et ses idées personnelles se faisaient jour sous la protection des pensées d'autrui. Dante, Arioste, Cervantes, Shakspeare, furent les sublimes entremetteurs qui se chargèrent de rapprocher ces deux âmes et de les rendre chères l'une à l'autre. Germaine ne se sentit nullement humiliée de son ignorance et de la supériorité de son mari. Une femme se réjouit de n'être rien en comparaison de celui qu'elle aime.
On adopta l'habitude de vivre ensemble et de se réunir au jardin pour causer et pour lire. Ce qui faisait le charme de ces réunions, ce n'est pas la gaieté; c'est une certaine sérénité calme et amicale. Don Diego ne savait pas rire, et le rire de sa mère ressemblait à une grimace nerveuse. Le docteur, franc et joyeux comme un Champenois, avait l'air de faire une fausse note lorsqu'il jetait son grain de sel dans la conversation. Germaine toussait quelquefois; elle conservait toujours sur son visage l'expression inquiète que donne le voisinage de la mort. Et cependant ces jours d'été sans nuage étaient les premiers beaux jours de sa jeunesse.
Combien de fois, dans cette intimité de la vie de famille, l'esprit du comte fut-il troublé par le souvenir de Mme Chermidy? Personne n'en a rien su, et je ne me hasarderais pas à le dire. Il est probable que la solitude, l'oisiveté, la privation des plaisirs vifs, où l'homme se dépense, enfin la séve du printemps qui monte au front de l'homme comme à la cime des arbres, lui firent regretter plus d'une fois la noble résolution qu'il avait prise. Les trappistes qui tournent le dos au monde après en avoir joui, trouvent au fond du cloître des armes toutes prêtes contre les tentations du passé: c'est le jeûne, la prière, et un régime assez mortifiant pour tuer le vieil homme. Il y a peut-être encore plus de mérite à combattre comme don Diego, en soldat désarmé. M. Le Bris le suivait du coin de l'oeil, comme un malade qu'il faut préserver des rechutes. Il lui parlait rarement de Paris, jamais de la rue du Cirque. Il lut dans un journal français que la Naïade s'était embossée devant Ky-Tcheou, dans la mer du Japon, pour demander réparation de l'insulte faite à nos missionnaires: il déchira le journal en petits morceaux, pour qu'il ne fût pas question de M. Chermidy.