Tous les soirs, à neuf heures, les maîtres et les valets se réunissaient au salon pour prier en commun. La vieille comtesse était fort attachée à cet usage religieux et aristocratique. Elle lisait les oraisons elle-même en latin. Les domestiques grecs s'associaient dévotement à la prière commune, malgré le schisme qui les sépare des chrétiens d'Occident. Mathieu Mantoux s'agenouillait dans un coin obscur, d'où il pouvait tout voir sans être vu, et de là il cherchait à lire les ravages de l'arsenic sur la figure de Germaine.
Il n'avait pas manqué une seule fois d'empoisonner le verre d'eau qu'il lui apportait tous les soirs. Il espérait que l'arsenic pris à petites doses accélérerait le progrès de la maladie, sans laisser de traces visibles. C'est un préjugé répandu dans les classes ignorantes: on croit à l'action des poisons lents. Maître Mantoux, justement surnommé Peu-de-chance, ne pouvait pas savoir que le poison tue les gens d'un seul coup, ou point. Il croyait que les milligrammes d'arsenic ingérés dans le corps s'additionnaient à la longue pour former des grammes; il comptait sans le travail infatigable de la nature qui répare incessamment tous les désordres intérieurs. S'il avait pris une meilleure leçon de toxicologie, ou s'il s'était rappelé l'exemple de Mithridate, il aurait compris que les empoisonnements microscopiques produisent un tout autre effet que celui qu'il espérait. Mais Mathieu Mantoux n'avait pas lu l'histoire.
Ce qui l'aurait encore étonné davantage, c'est que l'arsenic, absorbé à petites doses, est un remède contre la phthisie. Il ne la guérit pas toujours, mais du moins il procure un vrai soulagement au malade. Les molécules de poison viennent se brûler dans les poumons au contact de l'air extérieur, et produisent une respiration factice. C'est quelque chose que de respirer à l'aise, et Germaine le sentit bien. L'arsenic coupe la fièvre, ouvre l'appétit, facilite le sommeil, rétablit l'embonpoint; il ne nuit pas à l'effet des autres remèdes; il y aide quelquefois.
M. Le Bris avait pensé souvent à traiter Germaine par cette méthode, mais un scrupule bien naturel l'avait arrêté en route. Il n'était pas sûr de sauver la malade, et ce diable d'arsenic lui rappelait Mme Chermidy. Mathieu Mantoux, docteur moins timoré, accéléra les effets de l'iode et la guérison de Germaine.
Germaine aspira de l'iode pur depuis le 1er août jusqu'au 1er septembre. Le docteur assistait chaque matin à l'inspiration; M. Delviniotis lui tenait souvent compagnie. Ce mode de traitement n'est pas infaillible, mais il est doux et facile. Un courant d'air chaud dissout lentement un centigramme d'iode, et l'apporte sans effort et sans douleur jusque dans les poumons. L'iode pur n'enivre pas les malades comme la teinture d'iode; il ne dessèche pas la bouche comme l'éther iodhydrique; il ne provoque pas la toux. Son seul défaut est de laisser dans la bouche un petit goût de rouille, auquel on se fait aisément. M. Le Bris et M. Delviniotis accoutumèrent doucement Germaine à ce médicament nouveau. Dans son impatience de guérir, elle aurait voulu brusquer son mal et l'emporter de vive force; mais ils ne lui permirent qu'une inspiration tous les matins, et de très-courte durée: trois minutes, quatre au plus. Avec le temps, ils augmentèrent la dose, et, à mesure que la guérison s'avançait, ils donnèrent jusqu'à deux centigrammes par jour.
La cure marchait avec une rapidité incroyable, grâce à la collaboration discrète de Mathieu Mantoux. Un étranger qui se serait fait présenter à la villa Dandolo n'aurait pas deviné qu'il y avait une malade. A la fin du mois d'août, Germaine était fraîche comme une fleur, ronde comme un fruit. Dans ce beau jardin où la nature avait accumulé toutes ses merveilles, le soleil ne voyait rien de plus brillant que cette jeune femme toute neuve qui sortait de la maladie comme un bijou de son écrin. Non-seulement les couleurs de la jeunesse refleurissaient sur son visage, mais la santé métamorphosait tous les jours les formes amaigries de son corps. Les douces ondées d'un sang généreux gonflaient lentement sa peau rose et transparente; tous les ressorts de la vie, relâchés par trois années de douleur, se tendaient avec une joie visible.
Les témoins de cette transfiguration miraculeuse bénissaient la science comme on bénit Dieu. Mais le plus heureux de tous était peut-être le docteur Le Bris. La guérison de Germaine apparaissait aux autres comme une espérance, à lui seul comme une certitude. En auscultant sa chère malade, il vérifiait tous les jours la décroissance du mal; il voyait la guérison dans ses effets et dans ses causes; il mesurait comme au compas le terrain qu'il avait gagné sur la mort. L'auscultation, méthode admirable que la science moderne doit au génie d'Hippocrate, permet au médecin de lire à livre ouvert dans le corps de son malade. Les ressorts invisibles qui s'agitent en nous produisent, dans leur marche régulière, un bruit aussi constant que le mouvement d'une pendule. L'oreille du médecin, lorsqu'elle s'est accoutumée à entendre cette harmonie de la santé, reconnaît à des signes certains le plus petit désordre intérieur. La maladie se raconte et s'explique elle-même à l'observateur intelligent; il assiste aux progrès de la vie ou de la mort comme le témoin caché derrière une porte devine les moindres incidents d'un combat ou d'une querelle. Un son mat désigne au médecin les parties du poumon où l'air ne pénètre plus; un râle particulier lui indique ces cavernes envahissantes qui caractérisent la dernière période de la phthisie. M. Le Bris reconnut bientôt que les parties imperméables à l'air se circonscrivaient de jour en jour; que le râle s'éteignait peu à peu; que l'air rentrait en chantant dans les cellules vivifiées qui enveloppaient les cavernes cicatrisées. Il avait dessiné, pour la vieille comtesse, la carte exacte des ravages que la maladie avait faits dans la poitrine de la jeune femme. Tous les matins, il traçait au crayon un nouveau contour qui attestait le progrès quotidien de la guérison. Balzac a supposé un étrange malade, dont la vie, figurée par une peau de chagrin, va se rétrécissant chaque jour. Le dessin du docteur Le Bris se rétrécissait tous les matins, pour le salut de Germaine.
Le 31 du mois d'août, M. Le Bris, heureux comme un vainqueur, donna un coup de pied jusqu'à la ville. La campagne était de son goût; mais il ne dédaignait pas un petit tour sur l'esplanade, au son des fifres et des cornemuses militaires. En regardant la fumée des bateaux à vapeur, il croyait se rapprocher de Paris. Il dînait volontiers à la table des officiers anglais; volontiers il se promenait dans les rues marchandes. Il admirait les soldats tout de blanc habillés, avec un chapeau de paille, des gants jaunes et des souliers vernis, à l'heure où ces braves gens, suivis de leur petite famille, vont acheter leur tranche de jambon et leur pain à sandwiches. Il reposait ses yeux sur d'admirables étalages de fruits verts que les marchands entretiennent dans une propreté anglaise. L'un frotte des prunes sur sa manche pour les faire reluire; l'autre étrille avec une brosse à chapeaux le velours rose des pêches. C'est un admirable tohu-bohu de melons gros comme des citrouilles, de citrons gros comme des melons, de prunes grosses comme des citrons et de raisins gros comme des prunes. Peut-être aussi le jeune docteur lorgnait-il avec une certaine complaisance les jolies Grecques accoudées sur leurs fenêtres dans un cadre de cactus en fleur. Dans ce pays de bonhomie, les petites bourgeoises ne se font pas scrupule d'envoyer des baisers à l'étranger qui passe, comme les bouquetières de Florence lui lancent des bouquets dans sa voiture. Si leur père les aperçoit, il les soufflette rudement, au nom de la morale, et cela donne un peu de variété au tableau.
Tandis que le docteur vaquait innocemment à ses plaisirs, le comte Dandolo, le capitaine Brétignières et les Vitré dînaient ensemble chez M. de Villanera. Germaine mangeait de bon appétit; c'était Gaston qui perdait le goût du pain. Il dînait des yeux, le pauvre petit homme. Il n'était ni au repas, ni à la conversation, mais à Germaine.
Cependant la conversation devint fort intéressante au dessert. M.
Dandolo décrivit à grands traits la politique anglaise dans l'extrême
Orient; montra la grande nation établie à Hong-Kong, à Macao, à Canton
et partout. «Vous verrez, dit-il, ou du moins vos enfants verront les
Anglais maîtres de la Chine et du Japon.