Le comte de Villanera pâlit; Germaine le regarda fixement pour surprendre un symptôme de joie; la vieille comtesse se leva de table, et M. Dandolo passa au salon sans avoir conté l'histoire de Ky-Tcheou.

Germaine profita du moment où l'on servait le café à ses hôtes pour entraîner M. de Villanera jusqu'au fond du jardin. Le soleil était couché depuis deux heures, et la nuit était chaude comme un jour d'été. Les deux époux s'assirent ensemble sur un banc rustique au bord de la mer. La lune n'avait pas encore paru sur l'horizon, mais les étoiles filantes sillonnaient le ciel en tous sens, et le flot éclairait la plage de ses lueurs phosphorescentes.

Don Diego était encore tout ébloui de la nouvelle qu'il venait d'entendre. Il avait reçu une secousse violente; mais l'impression avait été si soudaine, qu'il ne s'en rendait pas compte à lui-même et qu'il ne savait pas encore si c'était plaisir ou peine. Il ressemblait à l'homme qui vient de tomber d'un toit et qui se tâte pour savoir s'il est mort ou vif. Mille réflexions rapides traversaient confusément son esprit, comme des torches qui courent dans la nuit sans dissiper les ténèbres. Germaine n'était ni plus calme ni plus rassise. Elle sentait que sa vie allait se décider eu une heure, et que son médecin n'était plus M. Le Bris, mais le comte de Villanera. Cependant, ces deux jeunes êtres, remués jusqu'au fond de l'âme par un émotion violente, restèrent quelques instants côte à côte dans un profond silence. Un pêcheur qui rasait la rive les prit assurément pour deux amants heureux, absorbés dans la contemplation de leur bonheur.

Germaine parla la première. Elle se tourna vers son mari, le prit par les deux mains et lui dit d'une voix étouffée:

«Don Diego, le saviez-vous?»

Il répondit: «Non, Germaine. Si je l'avais su, je vous l'aurais appris.
Je n'ai pas de secrets pour vous.

—Et que dites-vous de la nouvelle? Vous a-t-elle gêné ou soulagé?

—Je ne sais que répondre, et vous me jetez dans un cruel embarras. Laissez-moi le temps de me remettre et de compter avec moi-même. Cet événement ne peut me faire aucun plaisir, vous le savez bien. Mais si je vous dis qu'il me gêne, vous en conclurez que j'ai pris des engagements pour cette fatale échéance. N'est-ce pas là ce que vous pensez?

—Je ne suis pas bien sûr de ce que je pense, don Diego. Mon coeur bat si fort, qu'il me serait difficile d'entendre autre chose. La seule idée que je vois clairement, c'est que cette femme est libre. Si elle vous a promis d'être bientôt veuve, elle a tenu sa parole avant vous. Elle arrive la première au rendez-vous que vous lui avez donné, et je crains….

—Vous craignez?…