—Il y a longtemps, allez! Depuis le jour où vous êtes entré à l'hôtel de Sanglié. C'était pourtant bien mal, ce que vous veniez faire chez nous. Quand le docteur avait proposé le marché à mes parents, j'avais cru épouser un vilain homme. Je me promettais de vous souffrir avec patience et de vous quitter sans regrets. Mais lorsque je vous ai trouvé au salon, j'ai été honteuse pour vous, et j'ai regretté qu'un si vilain calcul fût né dans une tête si noble et si intelligente. Alors je me suis mise à vous maltraiter: vous comprenez pourquoi? Je serais morte de dépit si vous aviez deviné que je vous aimais. Cela n'était pas dans nos conventions. Pendant tout le voyage en Italie, je me suis appliquée à vous faire de la peine. Croyez-vous que je me serais conduite avec tant d'ingratitude si vous m'aviez été indifférent? Mais j'étais furieuse de voir que vous ne me traitiez si bien que pour l'acquit de votre conscience. Et puis, malgré moi, je pensais à l'autre qui vous attendait à Paris. Et puis, je craignais de prendre une douce habitude d'amour et de bonheur que la mort serait venue rompre. Et puis j'étais bien malade et je souffrais cruellement!

«Le jour où vous avez pleuré par la portière, je vous ai vu, et j'avais bonne envie de vous demander pardon et de vous sauter au cou; mais la fierté m'a retenue. Je suis de grande race, mon pauvre ami, et je suis la première de mon sang qu'on ait vendue pour de l'argent. Cependant, j'ai bien failli me trahir le soir de Pompeï. Vous en souvenez-vous? Moi, je n'ai rien oublié, ni vos bonnes paroles, ni mes duretés, ni vos soins si tendres et si patients, ni le mal que je vous ai fait. Je vous ai servi un calice bien amer, et vous l'avez bu jusqu'à la lie. Il est vrai que je n'ai pas été trop heureuse non plus. Je n'étais pas sûre de vous, je craignais de me tromper sur le sens de vos bontés et de prendre des marques de pitié pour des témoignages d'amour. Ce qui m'a un peu rassurée, c'est le plaisir que vous aviez à rester avec moi. Quand vous marchiez dans le jardin autour de mon divan, je vous suivais du coin de l'oeil, et souvent je feignais de dormir pour vous attirer plus près. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que vous êtes là; je vous vois à travers mes paupières. En quelque endroit que vous soyez, je vous devine, et je serais femme à vous trouver les yeux fermés. Quand vous êtes auprès de moi, mon coeur se dilate et se gonfle si fort que ma poitrine en est pleine. Quand vous parlez, votre voix bourdonne dans mes oreilles, et je m'enivre à vous entendre. Chaque fois que ma main touche la vôtre, je me sens émue dans tout mon corps, et j'éprouve je ne sais quel doux frisson à la racine des cheveux. Quand vous vous éloignez pour un instant, quand je ne peux ni vous voir ni vous entendre, il se fait un grand vide autour de moi et je sens un manque qui m'accable. Maintenant, don Diego, dites-moi si je vous aime, car vous avez plus d'expérience que moi, et vous ne pouvez pas vous tromper là-dessus. Je ne suis qu'une petite ignorante, mais vous devez bien vous rappeler si c'est ainsi qu'on vous aimait à Paris.»

Cette confession naïve descendit comme une rosée dans le coeur de don Diego. Il en fut si délicieusement rafraîchi, qu'il oublia non-seulement les soucis présents, mais encore les plaisirs passés. Une lumière nouvelle éclaira son esprit; il compara d'un seul coup d'oeil ses anciennes amours, agitées et bourbeuses comme un ruisseau d'orage, à la douce limpidité du bonheur légitime. C'est l'histoire de tous les jeunes maris. Le jour où l'on repose sa tête sur l'oreiller conjugal, on s'aperçoit avec une douce surprise qu'on n'avait jamais bien dormi.

Le comte baisa tendrement les deux mains de Germaine, et lui dit:

«Oui, tu m'aimes, et personne ne m'a jamais aimé comme toi. Tu m'emportes dans un monde nouveau, plein d'honnêtes délices et de plaisirs sans remords. Je ne sais pas si je t'ai sauvé la vie, mais tu as payé largement ta dette en ouvrant mes yeux aveugles à la sainte lumière de l'amour. Aimons-nous, Germaine, et lâchons la bride à nos coeurs. Dieu, qui nous a unis par le mariage, se réjouira de compter dans son vaste sein deux heureux de plus. Oublions la terre entière pour être l'un à l'autre; fermons l'oreille à tous les bruits du monde, qu'ils viennent de Chine ou de Paris. Voici le paradis terrestre; vivons-y pour nous seuls, en bénissant la main qui nous y a placés.

—Vivons pour nous, dit-elle, et pour ceux qui nous aiment. Je ne serais pas heureuse si je n'avais pas notre mère et notre enfant avec nous. Ah! pour eux, je les ai aimés effrontément dès les premiers jours. Comme ils vous ressemblent, mon ami! Quand le petit Gomez vient jouer au jardin, il me semble que je vois marcher votre sourire dans l'herbe. Je suis bien heureuse de l'avoir adopté. Cette femme ne me l'enlèvera jamais, n'est-il pas vrai? La loi me l'a donné pour toujours; il est mon héritier, mon fils unique!

—Non, Germaine, reprit le comte: il est ton fils aîné.»

Germaine étendit les bras vers son mari, lui noua les mains autour du cou, l'attira vers elle et posa doucement la bouche sur ses lèvres. Mais l'émotion de ce premier baiser fut plus forte que la pauvre convalescente. Ses yeux se voilèrent, et tout son corps faiblit. Lorsqu'elle fut remise de cette secousse, elle regagna la maison au bras de son mari. Elle s'appuyait sur lui tout entière et marchait à demi suspendue, comme un enfant qui fait ses premiers pas.

«Vous voyez, lui dit-elle, je suis encore bien faible malgré les apparences. Je me croyais robuste, et voilà qu'un rien de bonheur me jette à bas. Ne me dites pas de trop bonnes paroles, ne me rendez pas trop heureuse; ménagez-moi jusqu'à ce que je sois sauvée. Il serait trop triste de mourir quand la vie commence si bien! Maintenant, je vais hâter ma guérison et me soigner de toutes mes forces. Rentrez au salon; moi, je cours me cacher dans ma chambre. A demain, mon ami; je vous aime!»

Elle monta chez elle et se jeta sur son lit, tout émue et toute confuse. Un point lumineux qui brillait dans un coin attira son attention. La flamme de la veilleuse se reflétait dans un petit globe de l'iodomètre. Elle envoya une bénédiction à cet appareil bienfaisant qui lui avait rendu la vie et qui devait lui rendre la force en quelques jours. L'idée lui vint de hâter sa guérison en prenant une bonne quantité d'iode à l'insu du docteur. Elle disposa l'appareil, l'approcha de son lit et but avidement la vapeur violette. Elle se hâtait avec joie; elle n'éprouvait ni dégoût, ni fatigue; elle avalait à longs traits la santé et la vigueur. Elle était fière de prouver au docteur qu'il avait eu trop de prudence; elle se complaisait dans une folie héroïque, et risquait sa vie par amour pour don Diego.