On n'a su ni quelle quantité d'iode elle avait aspirée, ni combien de temps elle avait prolongé cette fatale imprudence. Quand la vieille comtesse se déroba du salon pour venir savoir de ses nouvelles, elle trouva l'appareil brisé sur le parquet, et la malade en proie à une fièvre violente. On la soigna comme on put, jusqu'à l'arrivée de M. Le Bris, qui revint à cheval vers le milieu de la nuit. Tous les convives couchèrent à la villa Dandolo pour attendre des nouvelles. Le docteur fut épouvanté de l'agitation de Germaine. Il ne savait s'il fallait l'attribuer à un usage immodéré de l'iode ou à quelque émotion dangereuse. Mme de Villanera accusait secrètement le comte Dandolo; don Diego s'accusait lui-même.

Le lendemain, M. Le Bris reconnut dans les poumons une inflammation qui pouvait causer la mort Il appela le docteur Delviniotis et deux de ses confrères. Les médecins différaient sur la cause du mal, mais aucun n'osa répondre de le guérir. M. Le Bris avait perdu la tête comme un capitaine de vaisseau qui trouve un banc de rochers à l'entrée du port. M. Delviniotis, un peu plus calme, quoiqu'il ne pût se défendre de pleurer, montra timidement une lueur d'espérance. «Peut-être, dit-il, avons-nous affaire à une inflammation adhésive qui rejoindra les cavernes et réparera tous les désordres causés par la maladie.» Le pauvre petit docteur écoutait ce propos en branlant tristement la tête. Autant valait dire à un architecte: Votre maison n'est pas d'aplomb, mais il peut survenir un tremblement de terre qui la remette en équilibre. Tout le monde était d'accord que la malade entrait dans une crise, mais M. Delviniotis lui-même n'osait pas affirmer qu'elle ne se terminerait point par la mort.

Germaine avait le délire. Elle ne reconnaissait plus personne. Dans tous les hommes qui l'approchaient, elle croyait voir don Diego; dans toutes les femmes, Mme Chermidy. Ses discours confus étaient un singulier mélange de tendresses et d'imprécations. Elle demandait à chaque instant son fils. On lui apportait le petit marquis; elle le repoussait avec humeur. «Ce n'est pas lui, disait-elle. Amenez-moi mon fils aîné, le fils de la femme. Je suis sûre qu'elle l'a repris!» L'enfant comprenait vaguement le danger de sa petite mère, quoiqu'il n'eût encore aucune notion de la mort. Il voyait pleurer tout le monde, et il pleurait en poussant de grands cris.

On vit alors combien la jeune femme était chère à tous ceux qui l'entouraient. Pendant huit jours les amis de la maison campèrent autour d'elle, couchant où ils pouvaient, mangeant ce qu'ils trouvaient, occupés de la malade et nullement d'eux-mêmes. Les deux médecins étaient enchaînés au chevet de Germaine. Le capitaine Brétignières ne pouvait tenir en place; il arpentait le jardin et la maison; on n'entendait partout que le pas saccadé de sa jambe de bois. M. Stevens abandonna ses affaires, son tribunal et ses habitudes. Mme de Vitré se fit infirmière sous les ordres de la comtesse. Les deux Dandolo couraient matin et soir à la ville pour chercher des médecins qui ne savaient que dire, et des médicaments dont on ne faisait rien. Le peuple des environs était dans l'anxiété; les nouvelles de Germaine se colportaient matin et soir dans tous les petits châteaux du voisinage. De tous côtés affluaient les remèdes de famille, les panacées secrètes qui se transmettent de père en fils.

Don Diego et Gaston de Vitré avaient dans leur douleur une singulière ressemblance. Vous auriez dit les deux frères de la mourante. L'un et l'autre vivaient à l'écart, assis sous un arbre ou sur le sable de la mer, plongé dans une stupeur sèche et sans larmes. Si le comte avait eu le loisir d'être jaloux, il l'aurait été du désespoir jaloux de cet enfant. Mais chacun des assistants était trop occupé du danger de Germaine pour observer la physionomie du voisin. Mme de Vitré seule jetait de temps en temps un regard d'anxiété sur son fils, et bientôt elle courait au lit de Germaine, comme si un instinct secret lui avait dit que c'était travailler au salut de Gaston.

La douairière de Villanera était terrible à voir. Cette grande femme noire, sale et décoiffée, laissait pendre ses cheveux sous un bonnet en guenilles. Elle ne pleurait pas plus que son fils, mais on lisait un poème de douleur dans ses grands yeux hagards. Elle ne parlait à personne, elle ne voyait personne, elle permettait à ses hôtes de se faire les honneurs de la maison. Tout son être était acharné au salut de Germaine; toute son âme luttait contre le danger présent avec une volonté de fer. Jamais le génie du bien n'a emprunté une figure plus farouche et plus terrible. On lisait sur son visage un dévouement furieux, une amitié crispée, une tendresse exaspérée. Ce n'était ni une femme ni une garde-malade, mais un démon femelle qui se colletait avec la mort.

Mais la figure de Mathieu Mantoux s'épanouissait doucement au soleil. Comme tous les maîtres se disputaient la besogne des domestiques, ce bon domestique s'adjugeait les loisirs d'un maître. Il s'informait tous les matins de la santé de Germaine, uniquement pour savoir s'il n'aurait pas bientôt douze cents francs de rente. Il attribuait la mort de sa maîtresse au verre d'eau sucrée qu'il lui avait préparé si patiemment tous les soirs, et il pensait en se frottant les mains que tout vient à point à qui sait attendre. A midi il faisait son second déjeuner. Pour digérer à l'aise et en propriétaire, il se promenait une heure ou deux autour du petit bien sur lequel il avait jeté son dévolu. Il remarquait que les haies étaient mal entretenues, et il se promettait de les appuyer d'un treillage, dans la crainte des voleurs.

Le 6 septembre, M. Delviniotis lui-même avait perdu toute espérance. Mathieu Mantoux le sut, et il écrivit une petite lettre «A mademoiselle, mademoiselle le Tas, chez Mme Chermidy, rue du Cirque, Paris.»

Le même jour, M. Le Bris écrivit à M. de La Tour d'Embleuse:

«Monsieur le duc,