«Je n'ose pas vous appeler auprès d'elle. Quand vous recevrez cette lettre, elle ne sera plus. Ménagez Mme la duchesse.»

XI

LA VEUVE CHERMIDY.

La lettre de Mantoux et la promesse formelle de la mort de Germaine arrivèrent le 12 septembre chez Mme Chermidy.

La belle Arlésienne avait perdu tout espoir et toute patience. On ne lui écrivait point de Corfou; elle était sans nouvelles de son amant et de son fils; le docteur, occupé de soins plus importants, ne lui avait pas même fait compliment de son veuvage. Elle commençait à douter de M. de Villanera; elle se comparait à Calypso, à Médée, à la blonde Ariane et à toutes les abandonnées de la fable. Elle s'étonnait quelquefois de voir que son dépit tournait à l'amour. Elle se surprenait à soupirer sans témoins et de la meilleure foi du monde. Le souvenir des trois ans qu'elle avait passés avec le comte chatouillait étrangement la mémoire de son coeur. Elle se reprochait, entre autres sottises, de lui avoir tenu la bride trop courte, la dragée trop haute; de ne l'avoir point rassasié de bonheur et tué de tendresse. «C'est ma faute, pensait-elle; je l'ai accoutumé à se priver de moi. Si j'avais su le prendre, je serais devenue la nécessité de sa vie. Je n'aurais qu'à faire un signe: il quitterait sa femme, sa mère et tout.»

Elle se demanda souvent si l'absence ne lui faisait pas tort dans l'esprit de don Diego. Elle médita ce dicton vulgaire: «Loin des yeux, loin du coeur.» Elle songea à s'embarquer pour les îles Ioniennes, à tomber comme une bombe dans la maison de son amant et à le reprendre de haute lutte. Il suffirait d'un quart d'heure pour ranimer des feux mal éteints et renouer une habitude qui n'était encore qu'interrompue. Elle se voyait aux prises avec la vieille comtesse et Germaine; elle les foudroyait de sa beauté, de son éloquence et de sa volonté. Elle prenait son fils dans ses bras, elle fuyait avec lui, et le sourire irrésistible de l'enfant entraînait le père. «Qui sait, se disait-elle, si une scène bien jouée ne tuerait pas la malade? On voit des femmes bien portantes s'évanouir au spectacle. Un bon drame de ma façon la ferait peut-être évanouir pour toujours.»

Un sentiment plus humain, et partant moins vraisemblable, lui faisait regretter l'absence de son fils. Elle l'avait porté et mis au monde; elle était sa mère après tout, et elle regrettait de s'en être dessaisie au profit d'une autre. L'amour maternel trouve à se loger partout; c'est un hôte sans préjugés, qui souffre le voisinage des plus mauvaises passions. Il vit à l'aise dans le coeur le plus dépravé et l'âme la plus perdue. Mme Chermidy pleura quelques larmes de bon aloi en pensant qu'elle avait aliéné la propriété de son fils et abdiqué le nom de mère.

Elle était sincèrement malheureuse. C'est au théâtre que le malheur vrai est un privilège de la vertu. Les distractions ne lui auraient pas manqué, et elle n'avait qu'à choisir; mais elle savait par expérience que le plaisir ne console de rien. Depuis plus de dix ans, sa vie avait été bruyante et agitée comme une fête; mais c'est la paix de l'âme qui en avait payé tous les frais. Il n'y a rien de plus vide, de plus inquiet et de plus misérable que l'existence d'une femme qui fait son chemin dans les plaisirs. L'ambition qui l'avait soutenue depuis son mariage lui fut désormais de peu de ressource; c'était comme un roseau fêlé qui plie sous la main du voyageur. Elle était assez riche pour dédaigner d'accroître sa fortune; il y a peu de différence entre un million de revenu et cinq cent mille francs de rente; quelques chevaux de plus à l'écurie, quelques laquais de plus dans la cour, n'ajoutent presque rien au bonheur du maître. Ce qui l'aurait amusée pendant quelque temps, c'était un beau nom à promener dans le monde. Elle songea plus d'une fois à s'en procurer un par voie légitime, et elle en trouva cinquante à choisir: il y a toujours des noms à vendre dans Paris. Mais elle avait le droit de se montrer difficile: quand on a failli s'appeler Mme de Villanera! Elle ne se décida point.

En attendant, elle prit la fantaisie de donner publiquement un successeur à don Diego. Peut-être viendrait-il réclamer son bien lorsqu'il le verrait aux mains d'un autre. Mais elle craignit de fournir des armes à ses ennemis, Germaine n'était pas encore sauvée; c'était jouer gros jeu; il ne fallait pas se fermer la porte du mariage. D'ailleurs, elle eut beau chercher autour d'elle, elle ne trouva pas un homme qui valût un caprice et qui fût digne de succéder pour un jour à M. de Villanera. Les surnuméraires qui faisaient leur stage dans son salon n'ont jamais su combien ils avaient été près du bonheur.

Elle ne trouva rien de mieux, pour occuper son loisir, que d'achever la ruine morale du vieux duc. Elle accomplit la tâche qu'elle s'était tracée, avec l'attention minutieuse, le soin patient, la persévérance infatigable de cette sultane oisive qui, en l'absence du maître, arracha une à une toutes les plumes d'un vieux perroquet.