Le duc mangea avec l'appétit vorace d'un fou. Après dîner, ses idées s'éclaircirent. C'était un esprit fatigué plutôt que malade. Il raconta au baron la passion insensée qui le possédait depuis six mois; il lui expliqua comment il s'était dépouillé de tout pour Mme Chermidy.

Le baron était un excellent homme. Il fut tristement ému d'apprendre que cette maison qu'il avait vue se relever en quelques mois était tombée plus bas que jamais. Il plaignit surtout la duchesse, qui devait infailliblement succomber à tant de coups. Il prit sur lui de lui annoncer par degrés la maladie et la mort de Germaine, il imposa ses soins au vieux duc, et s'appliqua à redresser son entendement affaibli. Il le rassura sur les suites de sa folle générosité: il était évident que M. de Villanera ne laisserait point son beau-père dans le besoin. Il étudia, à travers les aveux et les réticences du vieillard, le singulier caractère de Mme Chermidy.

L'autorité d'un esprit sain est toute-puissante sur un cerveau malade. Après deux heures de conversation, M. de La Tour d'Embleuse débrouilla le chaos de ses idées, pleura la mort de sa fille, craignit pour la santé de sa femme, regretta les sottises qu'il avait faites, et estima la veuve Chermidy à sa juste valeur. M. de Sanglié le reconduisit à sa porte, bien pansé, sinon bien guéri.

Le lendemain, de bonne heure, le baron fit une visite à la duchesse. Il arrêta sur le seuil de la porte le vieux duc qui voulait sortir, et il le força de rentrer avec lui. Il ne le quitta point des yeux pendant trois jours; il le promena, l'amusa, et parvint à le distraire de l'unique pensée qui l'agitait. Le 16 septembre, il le conduisit lui-même à l'hôtel de l'impitoyable Honorine, et lui prouva, parlant à la personne de son concierge, qu'elle était partie avec le Tas pour les îles Ioniennes.

Le duc fut moins ému de cette nouvelle qu'on n'aurait pu s'y attendre. Il vécut paisiblement enfermé chez lui, s'occupa beaucoup de sa femme, et lui démontra, avec une délicatesse extrême, que Germaine n'avait jamais été guérie et qu'on devait s'attendre à tout. Il s'intéressa aux moindres détails du ménage, reconnut la nécessité de quelques emplettes, puisa deux mille francs dans la bourse de son ami Sanglié, serra l'argent dans sa poche, et partit pour Corfou le 20 septembre au matin sans prendre congé de personne.

XII

LA GUERRE.

Le 8 septembre, Germaine, qui était condamnée sans appel, trompa les craintes de ses médecins et de ses amis: elle entra en convalescence. La fièvre qui la dévorait tomba en quelques heures, comme ces grands orages des tropiques qui déracinaient les arbres, culbutaient les maisons, ébranlaient les montagnes, et qu'un rayon de soleil arrête au milieu de leur course.

Cette heureuse révolution s'accomplit si brusquement, que don Gomez et la comtesse n'y pouvaient croire. Quoique l'homme s'accoutume plus vite au bonheur qu'à la peine, leurs coeurs restèrent quelques jours en suspens. Ils craignaient d'être dupes d'une fausse joie; ils n'osaient pas se féliciter d'un miracle si peu attendu; ils se demandaient si cette apparence de guérison n'était pas le suprême effort d'un être qui se cramponne à la vie, le dernier éclat d'une lampe qui s'éteint.

Mais le docteur Le Bris et M. Delviniotis reconnurent à des signes certains que les maux de ce pauvre petit corps étaient bien finis. L'inflammation avait réparé en huit jours tous les ravages d'une longue maladie; la crise avait sauvé Germaine; le tremblement de terre avait replacé la maison sur sa base.