La jeune femme trouvait tout naturel de vivre et d'être guérie. Grâce au délire de la fièvre, elle avait passé auprès de la mort sans l'apercevoir, et la violence du mal lui avait ôté le sentiment du danger. Elle s'éveilla comme un enfant sur la margelle d'un puits, sans mesurer la profondeur de l'abîme. Lorsqu'on lui annonça qu'elle avait failli mourir et que ses amis avaient désespéré d'elle, elle fut bien étonnée. Elle ne savait pas revenir de si loin. Quand on lui promit qu'elle vivrait longtemps et qu'elle ne souffrirait plus, elle regarda tendrement le Christ d'ivoire qui était suspendu auprès de son lit, et elle dit avec une gaieté douce et confiante: «Le bon Dieu me devait bien cela; mon purgatoire est fait.»
Elle répara ses forces en peu de temps, et la santé refleurit bientôt ses joues. Vous auriez dit que la nature se hâtait de la parer pour le bonheur. Elle rentra en possession de la vie avec la joie impétueuse d'un prétendant qui remonte d'un seul bond sur le trône de ses pères. Elle aurait voulu être partout à la fois, jouir en même temps de tous les plaisirs qui lui étaient rendus, du mouvement et du repos, de la solitude et de la compagnie, de la clarté éblouissante des jours et de la douce lueur des nuits. Ses petites mains s'attachaient joyeusement à tout ce qui l'entourait. Elle accablait de ses caresses son mari, sa belle-mère, son enfant et ses amis. Elle avait besoin d'épancher son bonheur en mille tendresses. Quelquefois elle pleurait sans raison. Mais c'étaient de douces larmes. Le petit Gomez venait les becqueter au bord de ses yeux comme un oiseau boit la rosée dans le calice d'une fleur.
Tout est plaisir aux convalescents. Les fonctions les plus indifférentes de la vie sont une source de jouissances ineffables pour l'homme qui a failli mourir. Tous ses sens vibrent délicieusement au moindre contact du monde extérieur. La chaleur du soleil lui parait plus douce qu'un manteau d'hermine; la lumière réjouit ses yeux comme une caresse; le parfum des fleurs l'enivre, les bruits de la nature arrivent à son oreille comme une suave mélodie, et le pain lui semble bon.
Ceux qui avaient partagé les souffrances de Germaine se sentaient renaître avec elle. Sa convalescence eut bientôt rétabli tous les associés de ses douleurs. Il n'y eut plus autour d'elle que des fronts sans nuage, et la joie fit battre tous les coeurs à l'unisson. On oublia tout ce qu'on avait enduré de fatigues et d'angoisses; la gaieté fut reine au logis; le premier beau jour effaça sur tous les visages la trace des veilles et des larmes. Les hôtes de la villa Dandolo ne songeaient pas à rentrer chez eux; ils croyaient être de la maison. Unis par le contentement, comme ils l'avaient été par l'inquiétude, ils se tenaient autour de Germaine comme une famille bien assortie autour d'un enfant adoré. Le jour où l'on écrivit à la duchesse de La Tour d'Embleuse pour lui annoncer le salut de sa fille, chacun voulut dire son mot à l'heureuse mère, et la plume passa de main en main. Cette lettre arriva à Paris le 22 septembre, deux jours après l'éclipse du vieux duc.
Mme Chermidy et son inséparable Tas débarquèrent le 24 au soir dans la ville de Corfou. La veuve du commandant avait fait ses paquets en toute hâte. A peine avait-elle pris le temps de réunir cent mille francs pour le salaire de Mantoux et les dépenses imprévues. Le Tas lui conseillait d'attendre à Paris des nouvelles plus positives; mais on croit si volontiers ce qu'on désire, que Mme Chermidy tenait Germaine pour enterrée. De Trieste à Corfou, elle vécut sur le pont, la lorgnette à la main: elle voulait être la première à signaler la terre. Elle était tentée d'arrêter tous les navires qui passaient au large pour demander s'ils ne portaient pas de lettres à son adresse. Elle s'informa si l'on arriverait le matin, car elle ne se sentait pas de force à passer une nuit dans l'attente, et elle comptait aller tout droit à la villa Dandolo. Son impatience était si évidente, que les passagers de première classe la désignaient sous le nom de l'héritière. On racontait tout bas qu'elle allait recueillir à Corfou une succession importante.
La mer fut assez mauvaise pendant deux jours, et tout le monde fut malade, excepté l'héritière de Germaine. Elle n'avait pas le temps de sentir le roulis. Peut-être même ses pieds ne touchaient-ils pas le pont du navire. Elle était si légère, qu'elle planait au lieu de marcher. Lorsqu'elle s'endormit par hasard, elle rêvait qu'elle nageait dans l'air.
Le bateau mouilla dans le port à la nuit close, et il était plus de neuf heures lorsque les bagages et les gens descendirent à terre. La vue de petites lumières éparses qui brillaient çà et là par la ville produisit un effet désagréable sur Mme Chermidy. Lorsqu'on touche au terme d'un voyage, l'espérance, qui nous avait portés jusque-là sur ses ailes, nous manque, et nous tombons rudement sur la réalité. Ce qui nous paraissait le plus certain se voile d'un doute; nous ne comptons plus sur rien, et nous commençons à nous attendre à tout. Un froid nous saisit, quelle que soit l'ardeur des passions qui nous animent; nous sommes tentés de mettre toutes choses au pis, nous regrettons d'être venus, et nous voudrions retourner en arrière. Cette impression est d'autant plus pénible, que nous ne sommes plus seuls et que nous arrivons dans un pays moins connu. Lorsque personne ne nous attend au port, et que l'embarcation nous jette en proie à ces faquins polyglottes qui bourdonnent autour des voyageurs, notre premier sentiment est un mélange de dépit, de dégoût et de découragement. Mme Chermidy arriva fort maussade à l'hôtel de Trafalgar.
Elle espérait y apprendre la mort de Germaine. Elle y apprit, avant tout, que la langue française n'est pas très-répandue dans les hôtels de Corfou. Mme Chermidy et le Tas ne possédaient entre elles deux qu'une langue étrangère, le provençal, qui leur fit peu d'usage en ce pays. Force leur fut d'attendre un interprète, et de souper en attendant. L'interprète arriva quand le maître de l'hôtel était couché; il se leva en grommelant, et trouva mauvais qu'on l'eût éveillé pour des affaires qui n'étaient pas les siennes. Il ne connaissait ni M. ni Mme de Villanera. Ces gens-là n'étaient jamais venus dans l'île, car tous les voyageurs de distinction descendaient à Trafalgar Hôtel. On ne pouvait supposer que M. et Mme de Villanera, s'ils étaient gens de bien, se fussent égarés ailleurs. L'hôtel d'Angleterre, l'hôtel d'Albion, l'hôtel Victoria étaient des établissements de dernier ordre, indignes de loger M. et Mme de Villanera.
L'hôtelier se coucha sur cette tirade, et l'interprète offrit de courir à la recherche des renseignements. Il resta absent une partie de la nuit. Le Tas s'endormit à l'attendre; Mme Chermidy rongea son frein et s'étonna plus d'une fois qu'une personne qui avait cent mille francs dans sa cassette ne pût acheter un simple renseignement. Elle éveilla le pauvre Tas, qui n'en pouvait mais. Le Tas lui conseilla de dormir au lieu de se tourner le sang. «Tu comprends bien, lui dit-elle, que si la petite a déménagé dans l'autre monde, on ne s'est pas amusé à tendre la ville en noir. Nous n'aurons de nouvelles qu'à la campagne. Tout le monde doit connaître la villa Dandolo. Couche-toi tranquillement; il fera jour demain. Qu'est-ce que tu risques? Bien sûr que si elle est morte, elle ne ressuscitera pas dans la nuit.»
Mme Chermidy allait suivre le conseil de sa cousine, quand le domestique de place vint à grand bruit lui annoncer que M. et Mme de Villanera étaient débarqués dans l'île au mois d'avril avec leur médecin et toute leur maison; qu'ils étaient tous très-malades; qu'on les avait conduits à la villa Dandolo, et qu'ils devaient être morts depuis longtemps s'ils n'allaient pas mieux. La veuve impatiente mit le domestique à la porte, se jeta sur son lit et dormit assez mal.