Il me dit, en crispant sa main autour de la mienne : « Guérissez-moi, mon cher enfant ! Vous êtes docteur, vous devez me guérir. Je ne vous reproche pas ce que vous m’avez fait ; vous étiez dans votre droit ; vous aviez raison de me tuer, car je jure que, sans votre ami Harris, je ne vous aurais pas manqué ! N’y a-t-il rien pour éteindre le feu qui me brûle ? Je ne tiens pas à la vie, allez ; j’ai bien assez vécu ; mais, si je meurs, ils vous tueront, et ma pauvre Photini sera égorgée. Je souffre. Tâtez mes mains ; il me semble qu’elles ne sont déjà plus à moi. Mais croyez-vous que cet Américain ait le cœur d’exécuter ses menaces ? Qu’est-ce que vous me disiez tout à l’heure ? Photini l’aime ! La malheureuse ! Je l’avais élevée pour devenir la femme d’un roi. J’aimerais mieux la voir morte que… Non, j’en suis bien aise, après tout, qu’elle ait de l’amour pour ce jeune homme ; il aura pitié d’elle, peut-être. Qu’êtes-vous pour lui ? un ami, rien de plus : vous n’êtes même pas son compatriote. On a des amis tant qu’on veut ; on ne trouve pas deux femmes comme Photini. Moi, j’étranglerais bien tous mes amis si j’y trouvais mon compte ; mais jamais je ne tuerais une femme qui aurait de l’amour pour moi. Si du moins il savait combien elle est riche ! Les Américains sont des hommes positifs, au moins on le dit. Mais la pauvre innocente ne connaît pas sa fortune. J’aurais dû l’avertir. Maintenant, comment lui faire savoir qu’elle aura quatre millions de dot ? Nous sommes prisonniers d’un Coltzida ! Guérissez-moi donc, par tous les saints du paradis, que j’écrase cette vermine ! »
Je ne suis pas médecin, et je sais de toxicologie le peu qu’on en apprend dans les traités élémentaires ; cependant je me rappelai que l’empoisonnement par l’arsenic se guérit par une méthode qui ressemble un peu à celle du docteur Sangrado. Je chatouillai l’œsophage du malade pour délivrer son estomac du fardeau qui le torturait. Mes doigts lui servirent d’émétique, et bientôt j’eus lieu d’espérer que le poison était en grande partie expulsé. Les phénomènes de réaction se produisirent ensuite ; la peau devint brûlante, le pouls accéléra sa marche, la face se colora, les yeux s’injectèrent de filets rouges. Je lui demandai si un de ses hommes serait assez adroit pour le saigner. Il se banda le bras lui-même et il s’ouvrit tranquillement une veine, au bruit de la fusillade et au milieu des balles perdues qui venaient l’éclabousser. Il jeta par terre une bonne livre de sang et me demanda d’une voix douce et tranquille ce qui lui restait à faire. Je lui ordonnai de boire, et de boire encore, et de boire toujours, jusqu’à ce que les dernières parcelles de l’arsenic fussent emportées par le torrent de la boisson. Tout justement, l’outre de vin blanc qui avait causé la mort de Vasile était encore dans la chambre. Ce vin, étendu d’eau, servit à rendre la vie au Roi. Il m’obéit comme un enfant. Je crois même que, la première fois que je lui tendis la coupe, sa pauvre vieille majesté souffrante s’empara de ma main pour la baiser.
Vers dix heures du soir il allait mieux, mais son cafedgi était mort. Le pauvre diable ne put ni se défaire du poison ni se réchauffer. On le lança dans le ravin, du haut de la cascade. Tous nos défenseurs paraissaient en bon état, sans une blessure, mais affamés comme des loups en décembre. Quant à moi, j’étais à jeun depuis vingt-quatre heures, et mon estomac criait famine. L’ennemi, pour nous braver, passa la nuit à boire et à manger sur nos têtes. Il nous lançait des os de mouton et des outres vides. Les nôtres ripostaient par quelques coups de fusil, au jugé. Nous entendions distinctement les cris de joie et les cris de mort. Coltzida était ivre ; les blessés et les malades hurlaient ensemble ; Moustakas ne cria pas longtemps. Le tumulte me tint éveillé toute la nuit auprès du vieux Roi. Ah ! monsieur, que les nuits semblent longues à celui qui n’est pas sûr du lendemain !
La matinée du mardi fut sombre et pluvieuse. Le ciel se brouilla au lever du soleil, et une pluie grisâtre s’abattit avec impartialité sur nos amis et nos ennemis. Mais si nous étions assez éveillés pour préserver nos armes et nos cartouches, l’armée du général Coltzida n’avait pas pris les mêmes précautions. Le premier engagement fut tout à notre honneur. L’ennemi se cachait mal, et tirait d’une main avinée. La partie me parut si belle, que je pris un fusil comme les autres. Ce qui en advint, je vous l’écrirai dans quelques années, si je me fais recevoir médecin. Je vous ai déjà avoué assez de meurtres pour un homme qui n’en fait pas son état. Hadgi-Stavros voulut suivre mon exemple ; mais ses mains lui refusaient le service ; il avait les extrémités enflées et douloureuses, et je lui annonçai avec ma franchise ordinaire que cette incapacité de travail durerait peut-être aussi longtemps que lui.
Sur les neuf heures, l’ennemi, qui semblait fort attentif à nous répondre, nous tourna brusquement le dos. J’entendis une fusillade effrénée qui ne s’adressait pas à nous, et j’en conclus que maître Coltzida s’était laissé surprendre par derrière. Quel était l’allié inconnu qui nous servait si bien ? Était-il prudent d’opérer une jonction et de démolir nos barricades ? Je ne demandais pas autre chose, mais le Roi rêvait à la troupe de ligne, et Tambouris mordait sa moustache. Tous nos doutes furent bientôt aplanis. Une voix qui ne m’était pas inconnue cria : All right ! Trois jeunes gens armés jusqu’aux dents s’élancèrent comme des tigres, franchirent la barricade et tombèrent au milieu de nous. Harris et Lobster tenaient dans chaque main un revolver à six coups. Giacomo brandissait un fusil de munition, la crosse en l’air comme une massue : c’est ainsi qu’il entend l’emploi des armes à feu.
Le tonnerre, en tombant dans la chambre, eût produit un effet moins tragique que l’entrée de ces hommes qui distribuaient des balles à poignées et qui semblaient avoir de la mort plein les mains. Mes trois commensaux, ivres de bruit, de mouvement et de victoire, n’aperçurent ni Hadgi-Stavros ni moi ; ils ne virent que des hommes à tuer, et Dieu sait s’ils allèrent vite en besogne. Nos pauvres champions, étonnés, éperdus, furent hors de combat sans avoir eu le temps de se défendre ou de se reconnaître. Moi-même, qui aurais voulu leur sauver la vie, j’eus beau crier dans mon coin ; ma voix était couverte par le bruit de la poudre et par les exclamations des vainqueurs. Dimitri, tapi entre Hadgi-Stavros et moi, joignait vainement sa voix à la mienne. Harris, Lobster et Giacomo tiraient, couraient, frappaient en comptant les coups, chacun dans sa langue.
— One ! disait Lobster.
— Two ! répondait Harris.
— Tre ! quatro ! cinque ! hurlait Giacomo. Le cinquième fut Tambouris. Sa tête éclata sous le fusil comme une noix fraîche sous une pierre. La cervelle jaillit aux alentours, et le corps s’affaissa dans la fontaine comme un paquet de haillons qu’une blanchisseuse jette au bord de l’eau. Mes amis étaient beaux à voir dans leur travail épouvantable. Ils tuaient avec ivresse, ils se complaisaient dans leur justice. Le vent et la course avaient emporté leurs coiffures ; leurs cheveux flottaient en arrière ; leurs regards étincelaient d’un éclat si meurtrier, qu’il était difficile de discerner si la mort partait de leurs yeux ou de leurs mains. On eût dit que la destruction s’était incarnée dans cette trinité haletante. Lorsque tout fut aplani autour d’eux et qu’ils ne virent plus d’autres ennemis que trois ou quatre blessés rampant sur le sol, ils respirèrent. Harris fut le premier qui se souvint de moi. Giacomo n’avait qu’un souci : il ne savait pas si, dans le nombre, il avait cassé la tête d’Hadgi-Stavros. Harris cria de toutes ses forces : « Hermann, où êtes-vous ?
— Ici ! » répondis-je, et les trois destructeurs accoururent à ma voix.