Tout à coup il changea de visage ; ses jambes fléchirent sous le poids de son corps. Il s’assit auprès de moi, se pencha vers mon oreille et me dit avec plus de douleur que de colère :
« Imprudent ! Pourquoi ne m’avertissiez-vous pas que vous nous avez empoisonnés ? »
Je saisis la main du Roi : elle était froide. Ses traits étaient décomposés ; sa figure de marbre avait revêtu une couleur terreuse. A cette vue, la force m’abandonna tout à fait et je me sentis mourir. Je n’avais plus rien à espérer au monde : ne m’étais-je pas condamné moi-même en tuant le seul homme qui eût intérêt à me sauver ? Je laissai tomber la tête sur ma poitrine, et je demeurai inerte auprès du vieillard livide et glacé.
Déjà Moustakas et quelques autres étendaient les mains pour me prendre et me faire partager les douleurs de leur agonie. Hadgi-Stavros n’avait plus la force de me défendre. De temps en temps, un hoquet formidable secouait ce grand corps comme la hache du bûcheron ébranle un chêne de cent ans. Les bandits étaient persuadés qu’il rendait l’âme, et que le vieil invincible allait enfin tomber vaincu par la mort. Tous les liens qui les attachaient à leur chef, liens d’intérêt, de crainte, d’espérance et de reconnaissance, se rompirent comme des fils d’araignée. Les Grecs sont la nation la plus rétive de la terre. Leur vanité mobile et intempérante se plie quelquefois, mais comme un ressort prêt à rebondir. Ils savent, au besoin, s’appuyer contre un plus fort, ou se glisser modestement à la suite d’un plus habile, mais jamais ils ne pardonnent au maître qui les protège ou qui les enrichit. Depuis trente siècles et plus, ce peuple est composé d’unités égoïstes et jalouses que la nécessité rassemble, que le penchant divise, et qu’aucune force humaine ne saurait fondre en un tout.
Hadgi-Stavros apprit à ses dépens qu’on ne commande pas impunément à soixante Grecs. Son autorité ne survécut pas une minute à sa vigueur morale et à sa force physique. Sans parler des malades qui nous montraient le poing en nous reprochant leurs souffrances, les hommes valides se groupaient en face de leur Roi légitime, autour d’un gros paysan brutal, appelé Coltzida. C’était le plus bavard et le plus effronté de la bande, un impudent lourdaud sans talent et sans courage, de ceux qui se cachent pendant l’action et qui portent le drapeau après la victoire ; mais, en pareils accidents, la fortune est pour les effrontés et les bavards. Coltzida, fier de ses poumons, lançait les injures à pelletées sur le corps d’Hadgi-Stavros, comme un fossoyeur jette la terre sur le cercueil d’un mort. « Te voilà donc, disait-il, habile homme, général invincible, roi tout-puissant, mortel invulnérable ! Tu n’avais pas volé ta gloire, et nous avons eu bon nez de nous fier à toi ? Qu’avons-nous gagné dans ta compagnie ? A quoi nous as-tu servi ? Tu nous a donné cinquante-quatre misérables francs tous les mois, une paye de mercenaire ! Tu nous as nourris de pain noir et de fromage moisi dont les chiens n’auraient pas voulu, tandis que tu faisais fortune et que tu envoyais des navires chargés d’or à tous les banquiers étrangers. Qu’est-ce qui nous est revenu de nos victoires et de tout ce brave sang que nous avons versé dans la montagne ? Rien. Tu gardais tout pour toi, butin, dépouilles, et rançon des prisonniers ! Il est vrai que tu nous laissais les coups de baïonnette : c’est le seul profit dont tu n’aies jamais pris ta part. Depuis deux ans que je suis avec toi, j’ai reçu dans le dos quatorze blessures, et tu n’as pas seulement une cicatrice à nous montrer ! Si du moins tu avais su nous conduire ! Si tu avais choisi les bonnes occasions où il y a peu à risquer et beaucoup à prendre ! Mais tu nous as fait rosser par la ligne ; tu as été le bourreau de nos camarades ; tu nous as mis dans la gueule du loup ! Tu es donc bien pressé d’en finir et de prendre ta retraite ! Il te tarde bien de nous voir tous enterrés auprès de Vasile, que tu nous livres à ce milord maudit qui a jeté un sort sur nos plus braves soldats ! Mais n’espère pas te dérober à notre vengeance. Je sais pourquoi tu veux qu’il s’en aille : il a payé sa rançon. Mais que veux-tu faire de cet argent ? L’emporteras-tu dans l’autre monde ? Tu es bien malade, mon pauvre Hadgi-Stavros. Le milord ne t’a pas épargné, tu vas mourir aussi, et c’est bien fait ! Mes amis, nous sommes nos maîtres. Nous n’obéirons plus à personne, nous ferons ce qui nous plaira, nous mangerons ce qu’il y a de meilleur, nous boirons tout le vin d’Égine, nous brûlerons des forêts entières pour faire cuire des troupeaux entiers, nous pillerons le royaume ! nous prendrons Athènes et nous camperons dans les jardins du palais ! Vous n’aurez qu’à vous laisser conduire ; je connais les bons endroits. Commençons par jeter le vieux dans le ravin avec son milord bien-aimé ; je vous dirai ensuite ce qu’il faut faire. »
L’éloquence de Coltzida fut bien près de nous coûter la vie, car l’auditoire applaudit. Les vieux compagnons d’Hadgi-Stavros, dix ou douze Pallicares dévoués qui auraient pu lui venir en aide, avaient mangé la desserte de sa table : ils se tordaient dans les coliques. Mais un orateur populaire ne s’élève pas au pouvoir sans faire des jaloux. Lorsqu’il parut démontré que Coltzida deviendrait le chef de la bande, Tambouris et quelques autres ambitieux firent volte-face et se rangèrent de notre parti. Capitaine pour capitaine, ils aimaient mieux celui qui savait les conduire que ce bavard outrecuidant dont la nullité leur répugnait. Ils pressentaient d’ailleurs que le Roi n’avait plus longtemps à vivre et qu’il prendrait son successeur parmi les fidèles qui resteraient autour de lui. Ce n’était pas chose indifférente. Il y avait gros à parier que les bailleurs de fonds ratifieraient plutôt le choix d’Hadgi-Stavros qu’une élection révolutionnaire. Huit ou dix voix s’élevaient en notre faveur. Notre, car nous ne faisions plus qu’un. Je me cramponnais au Roi des montagnes, et lui-même avait un bras passé autour de mon cou. Tambouris et les siens se concertèrent en quatre mots ; un plan de défense fut improvisé ; trois hommes profitèrent du tapage pour courir avec Dimitri à l’arsenal de la bande, faire provision d’armes et de cartouches, et tracer, à travers le chemin, une longue traînée de poudre. Ils revinrent discrètement se mêler à la foule. Les deux partis se dessinaient de minute en minute ; les injures volaient d’un groupe à l’autre. Nos champions, adossés à la chambre de Mary-Ann, gardaient l’escalier, nous faisaient un rempart de leur corps, et rejetaient l’ennemi dans le cabinet du Roi. Au plus fort de la poussée, un coup de pistolet retentit. Un ruban de feu courut sur la poussière et l’on entendit sauter les rochers avec un fracas épouvantable.
Coltzida et ses partisans, surpris par la détonation, coururent en bloc à l’arsenal. Tambouris ne perd pas une minute : il enlève Hadgi-Stavros, descend l’escalier en deux enjambées, le dépose en lieu sûr, revient à moi, m’emporte et me jette aux pieds du Roi. Nos amis se retranchent dans la chambre, coupent les arbres, barricadent l’escalier et organisent la défense avant que Coltzida soit revenu de sa promenade et de sa surprise.
Nous nous comptons alors. Notre armée se composait du Roi, de ses deux domestiques, de Tambouris avec huit brigands, de Dimitri et de moi : en tout, quatorze hommes, dont trois hors de combat. Le cafedgi s’était empoisonné avec son maître, et il commençait à ressentir les premières atteintes du mal. Mais nous avions deux fusils par personne et des cartouches à discrétion, tandis que les ennemis ne possédaient d’armes et de munitions que ce qu’ils portaient sur eux. Ils avaient l’avantage du nombre et du terrain. Nous ne savions pas précisément combien ils comptaient d’hommes valides, mais il fallait s’attendre à vingt-cinq ou trente assaillants. Je n’ai plus besoin de vous décrire la place assiégée : vous la connaissez depuis longtemps. Croyez cependant que l’aspect des lieux avait bien changé depuis le jour où j’y déjeunai pour la première fois, sous l’œil du Corfiote, entre Mme Simons et Mary-Ann. Nos beaux arbres avaient les racines en l’air, et le rossignol était loin. Ce qu’il vous importe de savoir, c’est que nous étions défendus à droite et à gauche par des rochers inaccessibles, même à l’ennemi. Il nous attaquait d’en haut par le cabinet du Roi, et il nous surveillait au bas du ravin. D’un côté ses feux plongeaient sur nous ; de l’autre, nous plongions sur ses sentinelles, mais à si longue portée, que c’était jeter la poudre aux moineaux.
Si Coltzida et ses compagnons avaient eu la moindre notion de la guerre, c’était fait de nous. Il fallait enlever la barricade, entrer de vive force, nous acculer contre un mur ou nous culbuter dans le ravin. Mais l’imbécile, qui avait plus de deux hommes contre un, s’avisa de ménager ses munitions et de placer en tirailleurs vingt maladroits qui ne savaient pas tirer. Les nôtres n’étaient pas beaucoup plus habiles. Cependant, mieux commandés et plus sages, ils cassèrent bel et bien cinq têtes avant la tombée de la nuit. Les combattants se connaissaient tous par leurs noms. Ils s’interpellaient de loin à la façon des héros d’Homère. L’un essayait de convertir l’autre en le couchant en joue, l’autre ripostait par une balle et par un raisonnement. Le combat n’était qu’une discussion armée où de temps en temps la poudre disait son mot.
Pour moi, étendu dans un coin à l’abri des balles, j’essayais de défaire mon fatal ouvrage et de rappeler à la vie le pauvre Roi des montagnes. Il souffrait cruellement ; il se plaignait d’une soif ardente et d’une vive douleur dans l’épigastre. Ses mains et ses pieds glacés se contractaient avec violence. Le pouls était rare, la respiration haletante. Son estomac semblait lutter contre un bourreau intérieur sans parvenir à l’expulser. Cependant son esprit n’avait rien perdu de sa vivacité et de sa présence ; son regard vif et pénétrant cherchait à l’horizon la rade de Salamine et la prison flottante de Photini.