Lorsque l’appareil fut posé, il tendit le poing du côté de la mer, et dit avec un rugissement sauvage :

« Je ne suis donc plus Roi, puisqu’il m’est défendu d’assouvir ma colère ! Moi qui ai toujours commandé, j’obéis à une menace ! Celui qui fait trembler un million d’hommes a peur ! Ils se vanteront sans doute ; ils le diront à tout le monde. Le moyen d’imposer silence à ces Européens bavards ! On mettra cela dans les journaux, peut-être même dans les livres. C’est bien fait ! Pourquoi me suis-je marié ? Est-ce qu’un homme comme moi devrait avoir des enfants ? Je suis né pour hacher des soldats, et non pour bercer des petites filles. Le tonnerre n’a pas d’enfants ; le canon n’a pas d’enfants. S’ils en avaient, on ne craindrait plus la foudre, et les boulets resteraient en chemin. Ce John Harris doit bien rire de moi ! Si je lui déclarais la guerre ! Si je prenais son navire à l’abordage ! J’en ai attaqué bien d’autres, du temps que j’étais pirate, et je me souciais de vingt canons comme de cela ! Mais ma fille n’était pas à bord. Chère petite ! Vous la connaissiez donc, monsieur Hermann ? Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous logiez chez Christodule ? Je ne vous aurais rien demandé ; je vous aurais relâché sur-le-champ, pour l’amour de Photini. Justement, je veux qu’elle apprenne votre langue. Elle sera princesse en Allemagne un jour ou l’autre. N’est-il pas vrai qu’elle fera une jolie princesse ? Mais j’y songe ! puisque vous la connaissez, vous défendrez à votre ami de lui faire du mal. Auriez-vous le cœur de voir tomber une larme de ses chers yeux ? Elle ne vous a rien fait, la pauvre innocente. Si quelqu’un doit expier vos souffrances, c’est moi. Dites à M. John Harris que vous vous êtes écorché les pieds dans les chemins ; vous me ferez ensuite tout le mal qu’il vous plaira ! »

Dimitri arrêta ce flot de paroles. « Il est bien fâcheux, dit-il, que M. Hermann soit blessé. Photini n’est pas en sûreté au milieu de ces hérétiques, et je connais M. Harris : il est capable de tout ! »

Le Roi fronça le sourcil. Les soupçons de l’amoureux entrèrent de plein-pied dans le cœur du père. « Allez-vous-en, me dit-il ; je vous porterai, s’il le faut, jusqu’au bas de la montagne ; vous attendrez dans quelque village un cheval, une voiture, une litière ; je fournirai ce qu’il faudra. Mais faites-lui savoir dès aujourd’hui que vous êtes libre, et jurez-moi sur la tête de votre mère que vous ne parlerez à personne du mal qu’on vous a fait ! »

Je ne savais pas trop comment je supporterais les fatigues du transport ; mais tout me semblait préférable à la compagnie de mes bourreaux. Je craignais qu’un nouvel obstacle ne s’élevât entre moi et la liberté. Je dis au Roi : « Partons. Je jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré qu’on ne touchera pas un cheveu de ta fille. »

Il m’enleva dans ses bras, me jeta sur son épaule et monta l’escalier de son cabinet. La troupe entière accourut au-devant de lui et nous barra le chemin. Moustakas, livide comme un cholérique, lui dit : « Où vas-tu ? L’Allemand a jeté un sort sur la friture. Nous souffrons tous comme des damnés d’enfer. Nous allons crever par sa faute, et nous voulons qu’il meure avant nous. »

Je retombai tout à plat du haut de mes espérances. L’arrivée de Dimitri, l’intervention providentielle de John Harris, le revirement d’Hadgi-Stavros, l’humiliation de cette tête superbe aux pieds de son prisonnier, tant d’événements entassés dans un quart d’heure m’avaient troublé la cervelle : j’oubliais déjà le passé et je me lançais à corps perdu dans l’avenir.

A la vue de Moustakas, le poison me revint en mémoire. Je sentis que chaque minute allait précipiter un événement terrible. Je m’attachai au Roi des montagnes, je nouai mes bras autour de son cou, je l’adjurai de m’emporter sans retard : « Il y va de ta gloire, lui dis-je. Prouve à ces enragés que tu es le Roi ! Ne réponds pas : les paroles sont inutiles. Passons-leur sur le corps. Tu ne sais pas toi-même quel intérêt tu as à me sauver. Ta fille aime John Harris ; j’en suis sûr, elle me l’a avoué !

— Attends ! répondit-il. Nous passerons d’abord ; nous causerons ensuite. »

Il me déposa doucement sur la terre et courut, les poings serrés, au milieu des bandits. « Vous êtes fous ! cria-t-il. Le premier qui touchera le milord aura affaire à moi. Quel sort voulez-vous qu’il ait jeté ? j’ai mangé avec vous ; est-ce que je suis malade ? Laissez-le sortir d’ici : c’est un honnête homme ; c’est mon ami ! »