«  — Alors, mademoiselle, je n’ai plus qu’une chose à faire. A brigand, brigand et demi. Je vous emporte à bord de la Fancy, et je vous garde en otage jusqu’au retour d’Hermann.

«  — J’allais vous le proposer, dit-elle. A ce prix papa vous rendra votre ami. »

J’interrompis à ce mot le récit de John Harris.

« Hé bien, lui dis-je, vous n’admirez pas la pauvre fille qui vous aime assez pour se livrer entre vos mains ?

— La belle affaire ! répondit-il ; elle voulait sauver son honnête homme de père, et elle savait bien qu’une fois la guerre déclarée, nous ne le manquerions pas. Je lui promis de la traiter avec tous les égards qu’un galant homme doit à une femme. Elle pleura jusqu’au Pirée, je la consolai comme je pus. Elle murmurait entre ses dents : « Je suis une fille perdue ! » Je lui démontrai par A plus B qu’elle se retrouverait. Je la vis descendre de voiture, je l’embarquai avec la servante dans mon grand canot, le même qui nous attend là-bas. J’écrivis au vieux brigand une lettre catégorique et je renvoyai la bonne femme à la ville avec le petit message pour Dimitri.

« Depuis ce temps, la belle éplorée jouit sans partage de mon appartement. Ordre de la traiter comme la fille d’un roi. J’ai attendu jusqu’à lundi soir la réponse de son père, puis la patience m’a manqué ; je suis revenu à ma première idée ; j’ai pris mes pistolets, j’ai fait signe à nos amis, et vous savez le reste. Maintenant, à votre tour ! vous devez avoir tout un volume à raconter.

— Je suis à vous, lui dis-je. Il faut d’abord que j’aille glisser un mot dans l’oreille d’Hadgi-Stavros. »

Je m’approchai du Roi des montagnes, et je lui dis tout bas : « Je ne sais pourquoi je vous ai conté que Photini aimait John Harris. Il fallait que la peur m’eût tourné la tête. Je viens de causer avec lui, et je vous jure sur la tête de mon père qu’elle lui est aussi indifférente que s’il ne lui avait jamais parlé. »

Le vieillard me remercia de la main, et j’allai raconter à John mes aventures avec Mary-Ann. « Bravo ! fit-il. Je trouvais que le roman n’était pas complet, faute d’un peu d’amour. En voilà beaucoup, ce qui ne gâte rien.

— Excusez-moi, lui dis-je. Il n’y a pas d’amour dans tout ceci : une bonne amitié d’un côté, un peu de reconnaissance de l’autre. Mais il ne faut rien de plus, je pense, pour faire un mariage raisonnablement assorti.