— Épousez, mon ami, et prenez-moi pour témoin de votre bonheur.
— Vous l’avez bien gagné, John Harris.
— Quand la reverrez-vous ? Je donnerais beaucoup pour assister à l’entrevue.
— Je voudrais lui faire une surprise et la rencontrer comme par hasard.
— C’est une idée ! Après-demain, au bal de la cour ! Vous êtes invité, moi aussi. La lettre vous attend sur votre table, chez Christodule. D’ici là, mon garçon, il faut rester à mon bord pour vous refaire un peu. Vos cheveux sont roussis et vos pieds endommagés : nous avons le temps de remédier à tout. »
Il était six heures du soir lorsque le grand canot de la Fancy nous mit tous à bord. On porta le Roi des montagnes jusque sur le pont. Il ne se soutenait plus. Photini se jeta dans ses bras en pleurant. C’était beaucoup de voir que tous ceux qu’elle aimait avaient survécu à la bataille, mais elle trouva son père vieilli de vingt ans. Peut-être aussi eut-elle à souffrir de l’indifférence de Harris. Il la remit au Roi avec un sans-façon tout américain, en lui disant :
« Nous sommes quittes. Vous m’avez rendu mon ami, je vous restitue mademoiselle. Donnant, donnant. Les bons comptes font les bons amis. Et maintenant, auguste vieillard, sous quel climat béni du ciel irez-vous chercher qui vous pende ? Vous n’êtes pas homme à vous retirer des affaires !
— Excusez-moi, répondit-il avec une certaine hauteur : j’ai dit adieu au brigandage, et pour toujours. Que ferais-je dans la montagne ? Tous mes hommes sont morts, blessés ou dispersés. J’en pourrais lever d’autres ; mais ces mains qui ont fait ployer tant de têtes me refusent le service. C’est aux jeunes à prendre ma place ; mais je les défie d’égaler ma fortune et ma renommée. Que vais-je faire de ce restant de vieillesse que vous m’avez laissé ? Je n’en sais rien encore ; mais soyez sûrs que mes derniers jours seront bien remplis. J’ai ma fille à établir, mes mémoires à dicter. Peut-être encore, si les secousses de cette semaine n’ont pas trop fatigué mon cerveau, consacrerai-je au service de l’État mes talents et mon expérience. Que Dieu me donne la santé de l’esprit : avant six mois je serai président du conseil des ministres. »
CHAPITRE VIII
LE BAL DE LA COUR
Le jeudi 15 mai, à six heures du soir, John Harris, en grand uniforme, me ramena chez Christodule. Le pâtissier et sa femme me firent fête, non sans pousser quelques soupirs à l’adresse du Roi des montagnes. Pour moi, je les embrassai de bon cœur. J’étais heureux de vivre, et je ne voyais partout que des amis. Mes pieds étaient guéris, mes cheveux coupés, mon estomac satisfait. Dimitri m’assura que Mme Simons, sa fille et son frère étaient invités au bal de cour, et que la blanchisseuse venait de porter une robe à l’hôtel des Étrangers. Je jouissais par avance de la surprise et de la joie de Mary-Ann. Christodule m’offrit un verre de vin de Santorin. Dans ce breuvage adorable, je crus boire la liberté, la richesse et le bonheur. Je montai l’escalier de ma chambre, mais, avant d’entrer chez moi, je crus devoir frapper à la porte de M. Mérinay. Il me reçut au milieu d’une bagarre de livres et de papiers. « Cher Monsieur, me dit-il, vous voyez un homme perdu de travail. J’ai trouvé au-dessus du village de Castia une inscription antique qui m’a privé du plaisir de combattre pour vous et qui, depuis deux jours, me met à la torture. Elle est absolument inédite, je viens de m’en assurer. Personne ne l’a vue avant moi ; j’aurai l’honneur de la découverte ; je compte y attacher mon nom. La pierre est un petit monument de calcaire coquillier, haut de trente-cinq centimètres sur vingt-deux et planté par hasard au bord du chemin. Les caractères sont de la bonne époque et sculptés dans la perfection. Voici l’inscription, telle que je l’ai copiée sur mon carnet.