« M. Harris est-il marié ? »

Je pris plaisir à l’embarrasser un peu, et je répondis :

« Oui, mademoiselle ; il a épousé la veuve des doges de Venise.

— Est-il possible ! Quel âge a-t-elle ?

— Elle est vieille comme le monde, et éternelle comme lui.

— Ne vous moquez pas de moi ; je suis une pauvre fille, et je ne comprends pas vos plaisanteries d’Europe.

— En d’autres termes, mademoiselle, il a épousé la mer ; c’est lui qui commande le stationnaire américain the Fancy. »

Elle me remercia avec un tel rayonnement de joie, que sa laideur en fut éclipsée et que je la trouvai jolie pendant une seconde au moins.

CHAPITRE III
MARY-ANN

Les études de ma jeunesse ont développé en moi une passion qui a fini par empiéter sur toutes les autres : c’est le désir de savoir, ou, si vous aimez mieux l’appeler autrement, la curiosité. Jusqu’au jour où je partis pour Athènes, mon seul plaisir avait été d’apprendre ; mon seul chagrin, d’ignorer. J’aimais la science comme une maîtresse, et personne n’était encore venu lui disputer mon cœur. En revanche, il faut convenir que je n’étais pas tendre, et que la poésie et Hermann Schultz entraient rarement par la même porte. Je me promenais dans le monde comme dans un vaste muséum, la loupe à la main. J’observais les plaisirs et les souffrances d’autrui comme des faits dignes d’étude, mais indignes d’envie ou de pitié. Je ne jalousais pas plus un heureux ménage qu’un couple de palmiers mariés par le vent ; j’avais juste autant de compassion pour un cœur déchiré par l’amour que pour un géranium grillé par la gelée. Quand on a disséqué des animaux vivants, on n’est plus guère sensible aux cris de la chair palpitante. J’aurais été bon public dans un combat de gladiateurs.