La jeune Athénienne était laide, comme les neuf dixièmes des filles d’Athènes. Elle avait de jolies dents et de beaux cheveux, mais c’était tout. Sa taille épaisse semblait mal à l’aise dans un corset de Paris. Ses pieds arrondis en forme de fers à repasser devaient souffrir le supplice : ils étaient faits pour se traîner dans des babouches, et non pour se serrer dans des bottines de Meyer. Sa face rappelait si peu le type grec, qu’elle manquait absolument de profil ; elle était plate comme si une nourrice imprudente avait commis la faute de s’asseoir sur la figure de l’enfant. La toilette ne va pas à toutes les femmes : elle donnait presque un ridicule à la pauvre Photini. Sa robe à volants, soulevée par une puissante crinoline, faisait ressortir la gaucherie de sa personne et la maladresse de ses mouvements. Les bijoux du Palais-Royal, dont elle était émaillée, semblaient autant de points d’exclamation destinés à signaler les imperfections de son corps. Vous auriez dit une grosse et courte servante qui s’est endimanchée dans la garde-robe de sa maîtresse.
Aucun de nous ne s’étonna que la fille d’un simple colonel fût si chèrement habillée pour passer son dimanche dans la maison d’un pâtissier. Nous connaissions assez le pays pour savoir que la toilette est la plaie la plus incurable de la société grecque. Les filles de la campagne font percer des pièces d’argent, les cousent ensemble en forme de casque, et s’en coiffent aux jours de gala. Elles portent leur dot sur la tête. Les filles de la ville la dépensent chez les marchands, et la portent sur tout le corps.
Photini était en pension à l’Hétairie. C’est, comme vous savez, une maison d’éducation établie sur le modèle de la Légion d’honneur, mais régie par des lois plus larges et plus tolérantes. On y élève non seulement les filles des soldats, mais quelquefois aussi les héritières des brigands.
La fille du colonel Jean savait un peu de français et d’anglais ; mais sa timidité, ne lui permettait pas de briller dans la conversation. J’ai su plus tard que sa famille comptait sur nous pour la perfectionner dans les langues étrangères. Son père, ayant appris que Christodule hébergeait des Européens honnêtes et instruits, avait prié le pâtissier de la faire sortir tous les dimanches et de lui servir de correspondant. Ce marché paraissait agréer à Christodule, et surtout à son fils Dimitri. Le jeune domestique de place dévorait des yeux la pauvre pensionnaire, qui ne s’en apercevait pas.
Nous avions fait le projet d’aller tous ensemble à la musique. C’est un beau spectacle, que les Athéniens se donnent à eux-mêmes tous les dimanches. Le peuple entier se rend, en grands atours, dans un champ de poussière, pour entendre des valses et des quadrilles joués par une musique de régiment. La cour n’y manquerait pas pour un empire. Après le dernier quadrille, chacun retourne chez soi, l’habit poudreux, le cœur content, et l’on dit : « Nous nous sommes bien amusés. »
Il est certain que Photini comptait se montrer à la musique, et son admirateur Dimitri n’était pas fâché d’y paraître avec elle ; car il portait une redingote neuve qu’il avait achetée toute faite au dépôt de la Belle jardinière. Malheureusement la pluie se mit à tomber si dru, qu’il fallut rester à la maison. Pour tuer le temps, Maroula nous offrit de jouer des bonbons : c’est un divertissement à la mode dans la société moyenne. Elle prit un bocal dans la boutique, et distribua à chacun de nous une poignée de bonbons indigènes, au girofle, à l’anis, au poivre et à la chicorée. Là-dessus, on donna des cartes, et le premier qui savait en rassembler neuf de la même couleur recevait trois dragées de chacun de ses adversaires. Le Maltais Giacomo témoigna par son attention soutenue que le gain ne lui était pas indifférent. Le hasard se déclara pour lui : il fit une fortune, et nous le vîmes engloutir sept ou huit poignées de bonbons qui s’étaient promenés dans les mains de tout le monde et de M. Mérinay.
Moi, qui prenais moins d’intérêt à la partie, je concentrai mon attention sur un phénomène curieux qui se produisait à ma gauche. Tandis que les regards du jeune Athénien venaient se briser un à un contre l’indifférence de Photini, Harris, qui ne la regardait pas, l’attirait à lui par une force invisible. Il tenait ses cartes d’un air passablement distrait, bâillait de temps en temps avec une candeur américaine, ou sifflait Yankee Doodle, sans respect pour la compagnie. Je crois que le récit de Christodule l’avait frappé, et que son esprit trottait dans la montagne à la poursuite d’Hadgi-Stavros. Dans tous les cas, s’il pensait à quelque chose, ce n’était assurément pas à l’amour. Peut-être la jeune fille n’y songeait-elle pas non plus, car les femmes grecques ont presque toutes au fond du cœur un bon pavé d’indifférence. Cependant elle regardait mon ami John comme une alouette regarde un miroir. Elle ne le connaissait pas ; elle ne savait rien de lui, ni son nom, ni son pays, ni sa fortune. Elle ne l’avait point entendu parler, et quand même elle l’aurait entendu, elle n’était certainement pas apte à juger s’il avait de l’esprit. Elle le voyait très beau, et c’était assez. Les Grecs d’autrefois adoraient la beauté ; c’est le seul de leurs dieux qui n’ait jamais eu d’athées. Les Grecs d’aujourd’hui, malgré la décadence, savent encore distinguer un Apollon d’un magot. On trouve dans le recueil de M. Fauriel une petite chanson qui peut se traduire ainsi :
« Jeunes garçons, voulez-vous savoir ; jeunes filles, voulez-vous apprendre comment l’amour entre chez nous ? Il entre par les yeux, des yeux il descend dans le cœur, et dans le cœur il prend racine. »
Décidément Photini savait la chanson ; car elle ouvrait de grands yeux pour que l’amour pût y entrer sans se baisser.
La pluie ne se lassait pas de tomber, ni Dimitri de lorgner la jeune fille, ni la jeune fille de regarder Harris, ni Giacomo de croquer des bonbons, ni M. Mérinay de raconter au petit Lobster un chapitre d’histoire ancienne, qu’il n’écoutait pas. A huit heures, Maroula mit le couvert pour le souper. Photini fut placée entre Dimitri et moi, qui ne tirais pas à conséquence. Elle causa peu et ne mangea rien. Au dessert, quand la servante parla de la reconduire, elle fit un effort visible et me dit à l’oreille :