— Malheureux ! en es-tu bien sûr ?
— C’est moi qui les ai conduites au bateau.
— Mon pauvre ami, dit Harris en me serrant les mains, la reconnaissance s’impose, mais l’amour ne se commande pas.
— Hélas ! » fit Dimitri. Il y avait de l’écho dans le cœur de ce garçon.
Depuis ce jour, monsieur, j’ai vécu comme les bêtes, buvant, mangeant et humant l’air. J’ai expédié mes collections à Hambourg sans une seule fleur de Boryana variabilis. Mes amis m’ont conduit au bateau français le lendemain du bal. Ils ont trouvé prudent de faire le voyage pendant la nuit, de peur de rencontrer les soldats de M. Périclès. Nous sommes arrivés sans encombre au Pirée ; mais à vingt-cinq brasses du rivage, une demi-douzaine de fusils invisibles ont chanté tout près de nos oreilles. C’était l’adieu du joli capitaine et de son beau pays.
J’ai parcouru les montagnes de Malte, de la Sicile et de l’Italie, et mon herbier s’est enrichi plus que moi. Mon père, qui avait eu le bon esprit de garder son auberge, m’a fait savoir, à Messine, que mes envois étaient appréciés là-bas. Peut-être trouverai-je une place en arrivant ; mais je me suis fait une loi de ne plus compter sur rien.
Harris est en route pour le Japon. Dans un an ou deux, j’espère avoir de ses nouvelles. Le petit Lobster m’a écrit à Rome, il s’exerce toujours à tirer le pistolet. Giacomo continue à cacheter des lettres le jour et à casser des noisettes le soir. M. Mérinay a trouvé pour sa pierre une nouvelle interprétation, bien plus ingénieuse que la mienne. Son grand travail sur Démosthène doit s’imprimer un jour ou l’autre. Le Roi des montagnes a fait sa paix avec l’autorité. Il construit une grande maison sur la route du Pentélique, avec un corps de garde pour loger vingt-cinq Pallicares dévoués. En attendant, il a loué un petit hôtel dans la ville moderne, au bord du grand ruisseau. Il reçoit beaucoup de monde et se démène activement pour arriver au ministère de la justice ; mais il faudra du temps. C’est Photini qui tient sa maison. Dimitri va quelquefois souper et soupirer à la cuisine.
Je n’ai plus entendu parler de Mme Simons, ni de M. Sharper, ni de Mary-Ann. Si ce silence continue, je n’y penserai bientôt plus. Quelquefois encore, au milieu de la nuit, je rêve que je suis devant elle et que ma longue figure maigre se reflète dans ses yeux. Alors je m’éveille, je pleure à chaudes larmes et je mords furieusement mon oreiller. Ce que je regrette, croyez-le bien, ce n’est pas la femme, c’est la fortune et la position qui m’ont échappé. Bien m’en a pris de ne pas livrer mon cœur, et je rends tous les jours des actions de grâces à ma froideur naturelle. Que je serais à plaindre, mon cher monsieur, si par malheur j’étais tombé amoureux !
CHAPITRE IX
LETTRE D’ATHÈNES
Le jour même où j’allais livrer à l’impression le récit de M. Hermann Schultz, mon honorable correspondant d’Athènes me renvoya le manuscrit avec la lettre suivante :