Quand je pense que ce pauvre Dimitri la trouvait moins belle que Photini ! En vérité, l’amour est une maladie qui hébète singulièrement ses malades ! Moi qui n’ai jamais perdu l’usage de ma raison et qui juge toutes choses avec la sage indifférence du naturaliste, je vous certifie que le monde n’a jamais vu une femme comparable à Mary-Ann. Je voudrais pouvoir vous montrer son portrait tel qu’il est resté gravé au fond de ma mémoire. Vous verriez comme ses cils étaient longs, comme ses sourcils traçaient une courbe gracieuse au-dessus de ses yeux, comme sa bouche était mignonne, comme l’émail de ses dents riait au soleil, comme sa petite oreille était rose et transparente. J’ai étudié sa beauté dans ses moindres détails, parce que j’ai l’esprit analytique et l’habitude de l’observation. Un des traits qui m’ont le plus frappé en elle, c’est la finesse et la transparence de la peau : son épiderme était plus délicat que la pellicule veloutée qui enveloppe les beaux fruits. Les couleurs de ses joues semblaient faites de cette poussière impalpable qui enlumine les ailes des papillons. Si je n’avais pas été docteur ès sciences naturelles, j’aurais craint que le frôlement de son voile n’emportât l’éclat fragile de sa beauté. Je ne sais pas si vous aimez les femmes pâles, et je ne voudrais point heurter vos idées, si par hasard vous aviez du goût pour ce genre d’élégance moribonde qui a été à la mode pendant un certain temps ; mais, en ma qualité de savant, je n’admire rien tant que la santé, cette joie de la vie. Si jamais je me fais recevoir médecin, je serai un homme précieux pour les familles, car il est certain que je ne m’éprendrai jamais d’une de mes malades. La vue d’une jolie figure saine et vivante me fait presque autant de plaisir que la rencontre d’un bel arbuste vigoureux dont les fleurs s’épanouissent gaiement au soleil, et dont les feuilles n’ont jamais été entamées ni par les chenilles ni par les hannetons. Aussi la première fois que je vis la figure de Mary-Ann, j’éprouvai une violente tentation de lui serrer la main et de lui dire : « Mademoiselle, que vous êtes bonne de vous porter si bien ! »
J’ai oublié de vous dire que les lignes de sa figure manquaient de régularité, et qu’elle n’avait pas un profil de statue. Phidias eût peut-être refusé de faire son buste ; mais votre Pradier lui eût demandé quelques séances à deux genoux. J’avouerai, au risque de détruire vos illusions, qu’elle portait à la joue gauche une fossette qui manquait absolument à sa joue droite : ce qui est contraire à toutes les lois de la symétrie. Sachez de plus que son nez n’était ni droit ni aquilin, mais franchement retroussé, à la française. Mais que cette conformation la rendît moins jolie, c’est ce que je nierais jusque sur l’échafaud. Elle était aussi belle que les statues grecques ; mais elle l’était différemment. La beauté ne se mesure pas sur un type immuable, quoique Platon l’ait affirmé dans ses divagations sublimes. Elle varie suivant les temps, suivant les peuples, et suivant la culture des esprits. La Vénus de Milo était, il y a deux mille ans, la plus belle fille de l’Archipel : je ne crois pas qu’elle serait en 1856 la plus jolie femme de Paris. Menez-là chez une couturière de la place Vendôme et chez une modiste de la rue de la Paix. Dans tous les salons où vous la présenterez, elle aura moins de succès que madame telle ou telle qui a les traits moins corrects et le nez moins droit. On pouvait admirer une femme géométriquement belle dans le temps où la femme n’était qu’un objet d’art destiné à flatter les yeux sans rien dire à l’esprit, un oiseau de paradis dont on contemplait le plumage sans l’inviter à chanter jamais. Une belle Athénienne était aussi bien proportionnée, aussi blanche et aussi froide que la colonne d’un temple. M. Mérinay m’a fait voir dans un livre que la colonne ionique n’était qu’une femme déguisée. Le portique du temple d’Érechthée, à l’acropole d’Athènes, repose encore sur quatre Athéniennes du siècle de Périclès. Les femmes d’aujourd’hui sont de petits êtres ailés, légers, remuants et surtout pensants, créés non pour porter des temples sur leurs têtes, mais pour éveiller le génie, pour égayer le travail, pour animer le courage et pour éclairer le monde aux étincelles de leur esprit. Ce que nous aimons en elles, et ce qui fait leur beauté, ce n’est pas la régularité compassée de leurs traits, c’est l’expression vive et mobile de sentiments plus délicats que les nôtres ; c’est le rayonnement de la pensée autour de cette fragile enveloppe qui ne suffit pas à la contenir ; c’est le jeu pétulant d’une physionomie éveillée. Je ne suis pas sculpteur, mais si je savais manier l’ébauchoir et qu’on me donnât à faire la statue allégorique de notre époque, je vous jure qu’elle aurait une fossette à la joue gauche et le nez retroussé.
Je conduisis Mary-Ann jusqu’au village de Castia. Ce qu’elle me dit le long du chemin et ce que j’ai pu lui répondre n’a pas laissé plus de traces dans mon esprit que le vol d’une hirondelle n’en laisse dans les airs. Sa voix était si douce à entendre, que je n’ai peut-être pas écouté ce qu’elle me disait. J’étais comme à l’Opéra, où la musique ne permet pas souvent de comprendre les paroles. Et pourtant toutes les circonstances de cette première entrevue sont devenues ineffaçables dans mon esprit. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour croire que j’y suis encore. Le soleil d’avril frappait à petits coups sur ma tête. Au-dessous du chemin et au-dessus, les arbres résineux de la montagne semaient leurs aromates dans l’air. Les pins, les thuyas et les térébinthes semblaient brûler un encens âpre et rustique sur le passage de Mary-Ann. Elle aspirait avec un bonheur visible cette largesse odorante de la nature. Son petit nez mutin frémissait et battait des ailes ; ses yeux, ses beaux yeux, couraient d’un objet à l’autre avec une joie étincelante. En la voyant si jolie, si vive et si heureuse, vous auriez dit une dryade échappée de l’écorce. Je vois encore d’ici la bête qu’elle montait ; c’était le Psari, un cheval blanc du manège de Zimmermann. Son amazone était noire ; celle de Mme Simons, qui me fermait l’horizon, était d’un vert bouteille assez excentrique pour témoigner de l’indépendance de son goût. Mme Simons avait un chapeau noir, de cette forme absurde et disgracieuse que les hommes ont adoptée en tout pays ; sa fille portait le feutre gris des héroïnes de la Fronde. L’une et l’autre étaient gantées de chamois. La main de Mary-Ann était un peu grande, mais admirablement faite. Moi je n’ai jamais pu porter de gants. Et vous ?
Le village de Castia se trouva désert comme le khan de Calyvia. Dimitri n’y pouvait rien comprendre. Nous descendîmes de cheval auprès de la fontaine, devant l’Église. Chacun de nous s’en alla frapper de porte en porte : pas une âme. Personne chez le papas, personne chez le parèdre. L’autorité avait déménagé à la suite de la population. Toutes les maisons de la commune se composent de quatre murs et d’un toit, avec deux ouvertures, dont l’une sert de porte et l’autre de fenêtre. Le pauvre Dimitri prit la peine d’enfoncer deux ou trois portes et cinq ou six volets pour s’assurer que les habitants n’étaient pas endormis chez eux. Tant d’effractions ne servirent qu’à délivrer un malheureux chat oublié par son maître, et qui partit comme une flèche dans la direction des bois.
Pour le coup, Mme Simons perdit patience. « Je suis Anglaise, dit-elle à Dimitri, et l’on ne se moque pas impunément de moi. Je me plaindrai à la légation. Quoi ! je vous loue pour une promenade dans la montagne, et vous me faites voyager sur des précipices ! Je vous ordonne d’apporter des provisions, et vous m’exposez à mourir de faim ! Nous devions déjeuner au khan, et le khan est abandonné ! J’ai la constance de vous suivre à jeun jusqu’à cet affreux village, et tous les paysans sont partis ! Tout cela n’est pas naturel. J’ai voyagé en Suisse : la Suisse est un pays de montagnes, et cependant je n’y ai manqué de rien : j’y ai toujours déjeuné à mes heures, et j’ai mangé des truites, entendez-vous ? »
Mary-Ann essaya de calmer sa mère, mais la bonne dame n’avait pas d’oreilles. Dimitri lui expliqua comme il put que les habitants du village étaient presque tous charbonniers, et que leur profession les dispersait assez souvent dans la montagne. En tout cas, il n’y avait pas encore de temps de perdu : il n’était pas plus de huit heures, et l’on était sûr de trouver à dix minutes de marche une maison habitée et un déjeuner tout prêt.
« Quelle maison ? demanda mistress Simons.
— La ferme du couvent. Les moines du Pentélique ont de vastes terrains au-dessus de Castia. Ils y élèvent des abeilles. Le bon vieillard qui exploite la ferme a toujours du vin, du pain, du miel et des poules : il nous donnera à déjeuner.
— Il sera sorti comme tout le monde.
— S’il est sorti, il ne sera pas loin. Le temps des essaims approche, et il ne peut pas s’écarter beaucoup de ses ruchers.