Vous croyez que ce dialogue éminemment anglais me fit sourire ? Point du tout, monsieur ; j’étais sous le Charme. La voix de Mary-Ann avait suivi je ne sais quel chemin pour pénétrer je ne sais où ; le fait est qu’en l’écoutant j’éprouvai comme une angoisse délicieuse, et je me sentis très agréablement étouffé. De me vie je n’avais rien entendu de plus jeune, de plus frais, de plus argentin que cette petite voix. Le son d’une pluie d’or tombant sur le toit de mon père m’aurait paru moins doux en vérité. « Quel malheur, pensais-je en moi-même, que les oiseaux les plus mélodieux soient nécessairement les plus laids ! » Et je craignais de voir son visage, et pourtant je mourais d’envie de la regarder en face, tant la curiosité a d’empire sur moi.
Dimitri comptait faire déjeuner les deux voyageuses au khan de Calyvia. C’est une auberge construite en planches mal jointes ; mais on y trouve en toute saison une outre de vin résiné, une bouteille de rhaki, c’est-à-dire d’anisette, du pain bis, des œufs, et tout un régiment de vénérables couveuses que la mort transforme en poulets, en vertu de la métempsycose. Malheureusement le khan était désert et la porte fermée. A cette nouvelle, Mme Simons fit une querelle très aigre à Dimitri, et comme elle se retournait en arrière, elle me montra une figure aussi anguleuse que la lame d’un couteau de Sheffield, et deux rangées de dents semblables à des palissades. « Je suis Anglaise, disait-elle, et j’ai la prétention de manger lorsque j’ai faim.
— Madame, répliqua piteusement Dimitri, vous déjeunerez dans une demi-heure au village de Castia. »
Moi qui avais déjeuné, je me livrais à des réflexions mélancoliques sur la laideur de Mme Simons, et je murmurais entre mes dents un aphorisme de la grammaire latine de Fraugman : « Telle mère, telle fille. » Qualis mater, talis filia.
Depuis le khan jusqu’au village, la route est particulièrement détestable. C’est une rampe étroite, entre un rocher à pic et un précipice qui donnerait le vertige aux chamois eux-mêmes. Mme Simons, avant de s’engager dans ce sentier diabolique, où les chevaux trouvaient bien juste la place de leurs quatre fers, demanda s’il n’y avait pas un autre chemin. « Je suis Anglaise, dit-elle, et je ne suis pas faite pour rouler dans les précipices. » Dimitri fit l’éloge du chemin ; il assurait qu’il y en avait de cent fois pires dans le royaume. « Au moins, reprit la bonne dame, tenez la bride de mon cheval. Mais que deviendra ma fille ? Conduisez le cheval de ma fille ! Cependant il ne faut pas que je me rompe le cou. Ne pourriez-vous pas tenir les deux chevaux en même temps ? Ce sentier est détestable en vérité. Je veux croire qu’il est assez bon pour des Grecs, mais il n’est pas fait pour des Anglaises. N’est-il pas vrai, monsieur ? » ajouta-t-elle en se tournant gracieusement vers moi.
J’étais introduit. Régulière ou non, la présentation était faite. J’arrivais sous les auspices d’un personnage bien connu dans les romans du moyen âge, et que les poètes du quatorzième siècle appelaient Danger. Je m’inclinai avec toute l’élégance que la nature m’a permise, et je répondis en anglais :
« Madame, le chemin n’est pas si mauvais qu’il vous semble à première vue. Vos chevaux ont le pied sûr ; je les connais pour les avoir montés. Enfin, vous avez deux guides, si vous voulez bien le permettre : Dimitri pour vous, moi pour mademoiselle. »
Aussitôt fait que dit : sans attendre une réponse, je m’avançai hardiment, je pris la bride du cheval de Mary-Ann en me tournant vers elle, et comme son voile bleu venait de s’envoler en arrière, je vis la plus adorable figure qui ait jamais bouleversé l’esprit d’un naturaliste allemand.
Un charmant poète chinois, le célèbre A-Scholl, prétend que chaque homme a dans le cœur un chapelet d’œufs, dont chacun contient un amour. Pour les faire éclore, il suffit du regard d’une femme. Je suis trop savant pour ignorer que cette hypothèse ne repose sur aucune base solide, et qu’elle est en contradiction formelle avec tous les faits révélés par l’anatomie. Cependant je dois constater que le premier regard de Miss Simons me causa un ébranlement sensible dans la région du cœur. J’éprouvai une commotion tout à fait inusitée, et qui pourtant n’avait rien de douloureux, et il me sembla que quelque chose s’était brisé dans la boîte osseuse de ma poitrine, au-dessous de l’os appelé sternum. Au même instant, mon sang courut par ondées violentes, et les artères de mes tempes battirent avec tant de force, que je pouvais compter les pulsations.
Quels yeux elle avait, mon cher monsieur ! Je souhaite, pour votre repos, que vous n’en rencontriez jamais de pareils. Ils n’étaient pas d’une grandeur surprenante, et ils n’empiétaient pas sur le reste de la figure. Ils n’étaient ni bleus ni noirs, mais d’une couleur spéciale et personnelle, faite pour eux et broyée tout exprès sur un coin de la palette. C’était un brun ardent et velouté qui ne se rencontre que dans le grenat de Sibérie et dans certaines fleurs des jardins. Je vous montrerai une scabieuse et une variété de rose trémière presque noire, qui rappellent, sans la rendre, la nuance merveilleuse de ses yeux. Si vous avez jamais visité les forges à minuit, vous avez dû remarquer la lueur étrange que projette une plaque d’acier chauffée au rouge brun : voilà tout justement la couleur de ses regards. Quant au charme qu’ils avaient, aucune comparaison ne saurait le rendre. Le charme est un don réservé à un petit nombre d’individus du règne animal. Les yeux de Mary-Ann avaient je ne sais quoi de naïf et de spirituel, une vivacité candide, un pétillement de jeunesse et de santé, et parfois une langueur touchante. Toute la science de la femme et toute l’innocence de l’enfant s’y lisaient comme dans un livre ; mais ce livre, on serait devenu aveugle à le lire longtemps. Son regard brûlait, aussi vrai que je m’appelle Hermann. Il aurait fait mûrir les pêches de votre espalier.