— Monsieur, cria Mme Simons, je suis Anglaise, et… »
Il interrompit le discours en faisant claquer sa langue contre les dents de sa mâchoire supérieure, des dents superbes en vérité. « Tout à l’heure, dit-il, je suis occupé. » Il n’entendait que le grec, et Mme Simons ne savait que l’anglais ; mais la physionomie du Roi était si parlante, que la bonne dame comprit aisément sans le secours d’un interprète.
Nous prîmes place dans la poussière. Quinze ou vingt brigands s’accroupirent autour de nous, et le Roi, qui n’avait point de secrets à cacher, dicta paisiblement ses lettres de famille et ses lettres d’affaires. Le chef de la troupe qui nous avait arrêtés vint lui donner un avis à l’oreille. Il répondit d’un ton hautain : « Qu’importe, quand le milord comprendrait ? Je ne fais rien de mal, et tout le monde peut m’entendre. Va t’asseoir. — Toi, Spiro, écris : c’est à ma fille. »
Il se moucha fort adroitement dans ses doigts, et dicta d’une voix grave et douce :
« Mes chers yeux (ma chère enfant), la maîtresse de pension m’a écrit que ta santé était raffermie et que ce méchant rhume était parti avec les jours d’hiver. Mais on n’est pas aussi content de ton application, et l’on se plaint que tu n’étudies plus guère depuis le commencement du mois d’avril. Mme Mavros dit que tu deviens distraite et que l’on te voit accoudée sur ton livre, les yeux en l’air, comme si tu pensais à autre chose. Je ne saurais trop te dire qu’il faut travailler assidûment. Suis les exemples de toute ma vie. Si je m’étais reposé, comme tant d’autres, je ne serais pas arrivé au rang que j’occupe dans la société. Je veux que tu sois digne de moi, et c’est pourquoi je fais de si grands sacrifices pour ton éducation. Tu sais si je t’ai jamais refusé les maîtres ou les livres que tu m’as demandés ; mais il faut que mon argent profite. Le Walter Scott est arrivé au Pirée, ainsi que le Robinson et tous les livres anglais que tu as témoigné le désir de lire : fais-les prendre à la douane par nos amis de la rue d’Hermès. Tu recevras par la même occasion le bracelet que tu demandais et cette machine d’acier pour faire bouffer les jupes de tes robes. Si ton piano de Vienne n’est pas bon, comme tu me le dis, et qu’il te faille absolument un instrument de Pleyel, tu l’auras. Je ferai un ou deux villages après la vente des récoltes, et le diable sera bien malin si je n’y trouve pas la monnaie d’un joli piano. Je pense, comme toi, que tu as besoin de savoir la musique ; mais ce que tu dois apprendre avant tout, c’est les langues étrangères. Emploie tes dimanches de la façon que je t’ai dit, et profite de la complaisance de nos amis. Il faut que tu sois en état de parler le français, l’anglais et surtout l’allemand. Car enfin tu n’es pas faite pour vivre dans ce petit pays ridicule, et j’aimerais mieux te voir morte que mariée à un Grec. Fille de roi, tu ne peux épouser qu’un prince. Je ne dis pas un prince de contrebande, comme tous nos Phanariotes qui se vantent de descendre des empereurs d’Orient, et dont je ne voudrais pas pour mes domestiques, mais un prince régnant et couronné. On en trouve de fort convenables en Allemagne, et ma fortune me permet de t’en choisir un. Si les Allemands ont pu venir régner chez nous, je ne vois pas pourquoi tu n’irais pas régner chez eux à ton tour. Hâte-toi donc d’apprendre leur langue, et dis-moi dans ta prochaine lettre que tu as fait des progrès. Sur ce, mon enfant, je t’embrasse bien tendrement, et je t’envoie, avec le trimestre de ta pension, mes bénédictions paternelles. »
Mme Simons se pencha vers moi et me dit à l’oreille : « Est-ce notre sentence qu’il dicte à ses brigands ? »
Je répondis : « Non, madame. Il écrit à sa fille.
— A propos de notre capture ?
— A propos de piano, de crinoline et de Walter Scott.
— Cela peut durer longtemps. Va-t-il nous inviter à déjeuner ?