— Voici déjà son domestique qui nous apporte des rafraîchissements. »
Le cafedgi du Roi se tenait devant nous avec trois tasses à café, une boîte de rahat-loukoum et un pot de confitures. Mme Simons et sa fille rejetèrent le café avec dégoût, parce qu’il était préparé à la turque et trouble comme une bouillie. Je vidai ma tasse en vrai gourmet de l’Orient. Les confitures, qui étaient du sorbet à la rose, n’obtinrent qu’un succès d’estime, parce que nous étions forcés de les manger tous trois avec une seule cuiller. Les délicats sont malheureux dans ce pays de bonhomie. Mais le rahat-loukoum, découpé en morceaux, flatta le palais de ces dames sans trop choquer leurs habitudes. Elles prirent à belles mains cette gelée d’amidon parfumé, et vidèrent la boîte jusqu’au fond, tandis que le Roi dictait la lettre suivante :
« MM. Barley et Cie, 31, Cavendish-Square, à Londres.
« J’ai vu par votre honorée du 5 avril et le compte courant qui l’accompagne, que j’ai présentement 22.750 livres sterling à mon crédit. Il vous plaira placer ces fonds, moitié en trois pour cent anglais, moitié en actions du Crédit mobilier, avant que le coupon soit détaché. Vendez mes actions de la Banque royale britannique : c’est une valeur qui ne m’inspire plus autant de confiance. Prenez-moi, en échange, des Omnibus de Londres. Si vous trouvez 15.000 livres de ma maison du Strand (elle les valait en 1852), vous m’achèterez de la Vieille-Montagne pour une somme égale. Envoyez chez les frères Rhalli 100 guinées (2.645 fr.) : c’est ma souscription pour l’école hellénique de Liverpool. J’ai pesé sérieusement la proposition que vous m’avez fait l’honneur de me soumettre, et, après mûres réflexions, j’ai résolu de persister dans ma ligne de conduite et de faire les affaires exclusivement au comptant. Les marchés à terme ont un caractère aléatoire qui doit mettre en défiance tout bon père de famille. Je sais bien que vous n’exposeriez mes capitaux qu’avec la prudence qui a toujours distingué votre maison ; mais quand même les bénéfices dont vous me parlez seraient certains, j’éprouverais, je l’avoue, une certaine répugnance à léguer à mes héritiers une fortune augmentée par le jeu.
« Agréez, etc…
« Hadgi-Stavros, propriétaire. »
« Est-il question de nous ? me dit Mary-Ann.
— Pas encore, mademoiselle. Sa Majesté aligne des chiffres.
— Des chiffres ici ? Je croyais qu’on n’en faisait que chez nous.
— Monsieur votre père n’est-il pas l’associé d’une maison de banque ?