Je fis honneur au présent qu’il nous avait apporté. Ce miel à demi-sauvage ressemblait à celui que vous mangez en France comme la chair d’un chevreuil à la viande d’un agneau. On eût dit que les abeilles avaient distillé dans un alambic invisible tous les parfums de la montagne. J’oubliai, en mangeant ma tartine, que je n’avais qu’un mois pour trouver quinze mille francs ou mourir.
Le moine, à son tour, nous demanda la permission de se rafraîchir un peu, et, sans attendre une réponse, il prit la coupe et se versa rasade. Il but successivement à chacun de nous. Cinq ou six brigands, attirés par la curiosité, se glissèrent dans la salle. Il les interpella par leur nom et but à chacun d’eux par esprit de justice. Je ne tardai pas à maudire sa visite. Une heure après son arrivée, la moitié de la bande était assise en cercle autour de notre table. En l’absence du Roi, qui faisait la sieste dans son cabinet, les brigands venaient, un à un, cultiver notre connaissance. L’un nous offrait ses services, l’autre nous apportait quelque chose, un autre s’introduisait sans prétexte et sans embarras, en homme qui se sent chez lui. Les plus familiers me priaient amicalement de leur raconter notre histoire ; les plus timides se tenaient derrière leurs camarades. Quelques-uns, après s’être rassasiés de notre vue, s’étendaient sur l’herbe et ronflaient sans coquetterie en présence de Mary-Ann. Et les puces montaient toujours, et la présence de leurs premiers maîtres les rendait si hardies, que j’en surpris trois ou quatre sur le dos de ma main. Impossible de leur disputer le droit de pâture : je n’étais plus un homme, mais un pré communal. En ce moment j’aurais donné les trois plus belles plantes de mon herbier pour un quart d’heure de solitude. Mme Simons et sa fille étaient trop discrètes pour me faire part de leurs impressions, mais elles prouvaient, par quelques soubresauts involontaires, que nous étions en communauté d’idées. Je surpris même entre elles un regard désespéré qui signifiait clairement : les gendarmes nous délivreront des voleurs, mais qui nous défera des puces ? Cette plainte muette éveilla dans mon cœur un sentiment chevaleresque. J’étais résigné à souffrir, mais voir le supplice de Mary-Ann était chose au-dessus de mes forces. Je me levai rapidement et je dis à nos importuns :
« Allez-vous en tous ! Le Roi nous a logés ici pour vivre tranquilles jusqu’à l’arrivée de notre rançon. Le loyer nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de rester seuls. N’êtes-vous pas honteux de vous amasser autour d’une table, comme des chiens parasites ? Vous n’avez rien à faire ici. Nous n’avons pas besoin de vous ; nous avons besoin que vous n’y soyez pas. Croyez-vous que nous puissions nous enfuir ? Par où ? Par la cascade ? ou par le cabinet du Roi ? Laissez-nous donc en paix. Corfiote, chasse-les dehors, et je t’y aiderai, si tu veux ! »
Je joignis l’action à la parole. Je poussai les traînards, j’éveillai les dormeurs, je secouai le moine, je forçai le Corfiote à me venir en aide, et bientôt le troupeau des brigands, troupeau armé de poignards et de pistolets, nous céda la place avec une docilité moutonnière, tout en regimbant, en faisant de petits pas, en résistant des épaules et en retournant la tête, à la façon des écoliers qu’on chasse en étude quand la fin de la récréation a sonné.
Nous étions seuls enfin, avec le Corfiote. Je dis à mistress Simons : « Madame, nous voici chez nous. Vous plaît-il que nous séparions l’appartement en deux ? Il ne me faut qu’un petit coin pour dresser ma tente. Derrière ces arbres, je ne serai pas trop mal, et tout le reste vous appartiendra. Vous aurez la fontaine sous la main, et ce voisinage ne vous gênera pas, puisque l’eau s’en va tomber en cascade au revers de la montagne.
Mes offres furent acceptées d’assez mauvaise grâce. Ces dames auraient voulu tout garder pour elles et m’envoyer dormir au milieu des brigands. Il est vrai que le cant britannique aurait gagné quelque chose à cette séparation, mais j’y aurais perdu la vue de Mary-Ann. Et d’ailleurs j’étais bien décidé à coucher loin des puces. Le Corfiote appuya ma proposition, qui rendait sa surveillance plus facile. Il avait ordre de nous garder nuit et jour. On convint qu’il dormirait auprès de ma tente. J’exigeai entre nous une distance de six pieds anglais.
Le traité conclu, je m’établis dans un coin pour donner la chasse à mon gibier domestique. Mais à peine avais-je sonné le premier hallali, que les curieux reparurent à l’horizon, sous prétexte de nous apporter les tentes. Mme Simons jeta les hauts cris en voyant que sa maison se composait d’une simple bande de feutre grossier, pliée par le milieu, fixée à terre par les bouts, et ouverte au vent de deux côtés. Le Corfiote jurait que nous serions logés comme des princes, sauf le cas de pluie ou de grand vent. La troupe entière se mit en devoir de planter les piquets, de dresser nos lits et d’apporter les couvertures. Chaque lit se composait d’un tapis couvert d’un gros manteau de poil de chèvre. A six heures, le Roi vint s’assurer par ses yeux que nous ne manquions de rien. Mme Simons, plus courroucée que jamais, répondit qu’elle manquait de tout. Je demandai formellement l’exclusion de tous les visiteurs inutiles. Le Roi établit un règlement sévère, qui ne fut jamais suivi. Discipline est un mot français bien difficile à traduire en grec.
Le Roi et ses sujets se retirèrent à sept heures, et l’on nous servit le souper. Quatre flambeaux de bois résineux éclairaient la table. Leur lumière rouge et fumeuse colorait étrangement la figure un peu pâle de Mlle Simons. Ses yeux semblaient s’éteindre et se rallumer au fond de leurs orbites, comme les phares à feu tournant. Sa voix, brisée par la fatigue, reprenait par intervalles un éclat singulier. En l’écoutant, mon esprit s’égarait dans le monde surnaturel, et il me venait je ne sais quelles réminiscences des contes fantastiques. Un rossignol chanta, et je crus voir sa chanson argentine voltiger sur les lèvres de Mary-Ann. La journée avait été rude pour tous, et moi-même, qui vous ai donné des preuves éclatantes de mon appétit, je reconnus bientôt que je n’avais faim que de sommeil. Je souhaitai le bonsoir à ces dames, et je me retirai sous ma tente. Là, j’oubliai en un instant rossignol, danger, rançon, piqûres ; je fermai les yeux à double tour, et je dormis.
Une fusillade épouvantable m’éveilla en sursaut. Je me levai si brusquement, que je donnai de la tête contre un des piquets de ma tente. Au même instant, j’entendis deux voix de femmes qui criaient : « Nous sommes sauvées ! Les gendarmes ! » Je vis deux ou trois fantômes courir confusément à travers la nuit. Dans ma joie, dans mon trouble, j’embrassai la première ombre qui passa à ma portée : c’était le Corfiote.
« Halte-là ! cria-t-il ; où courez-vous, s’il vous plaît ?