— Chien de voleur, répondis-je en essuyant ma bouche, je vais voir si les gendarmes auront bientôt fini de fusiller tes camarades. »
Mme Simons et sa fille, guidées par ma voix, arrivèrent auprès de nous. Le Corfiote nous dit :
« Les gendarmes ne voyagent pas aujourd’hui. C’est l’Ascension et le 1er mai : double fête. Le bruit qui vous avez entendu est le signal des réjouissances. Il est minuit passé ; jusqu’à demain à pareille heure, nos compagnons vont boire du vin, manger de la viande, danser la romaïque et brûler de la poudre. Si vous vouliez voir ce beau spectacle, vous me feriez plaisir. Je vous garderais plus agréablement autour du rôti qu’au bord de la fontaine.
— Vous mentez ! dit Mme Simons. C’est les gendarmes !
— Allons-y voir, » ajouta Mary-Ann.
Je les suivis. Le vacarme était si grand, qu’à vouloir dormir on eût perdu sa peine. Notre guide nous fit traverser le cabinet du Roi et nous montra le camp des voleurs éclairé comme par un incendie. Des pins entiers flambaient d’espace en espace. Cinq ou six groupes assis autour du feu rôtissaient des agneaux embrochés dans des bâtons. Au milieu de la foule, un ruban de danseurs serpentait lentement au son d’une musique effroyable. Les coups de fusil partaient dans tous les sens. Il en vint un dans notre direction, et j’entendis siffler une balle à quelques pouces de mon oreille. Je priai ces dames de doubler le pas, espérant qu’auprès du Roi nous serions plus loin du danger. Le Roi, assis sur son éternel tapis, présidait avec solennité aux divertissements de son peuple. Autour de lui, les outres se vidaient comme de simples bouteilles ; les agneaux se découpaient comme des perdrix ; chaque convive prenait un gigot ou une épaule et l’emportait à pleine main. L’orchestre était composé d’un tambourin sourd et d’un flageolet criard : le tambourin était devenu sourd à force d’entendre crier le flageolet. Les danseurs avaient ôté leurs souliers pour être plus agiles. Ils se démenaient sur place et faisaient craquer leurs os en mesure, ou à peu près. De temps en temps, l’un d’eux quittait le bal, avalait une coupe de vin, mordait dans un morceau de viande, tirait un coup de fusil, et retournait à la danse. Tous ces hommes, excepté le Roi, buvaient, mangeaient, hurlaient et sautaient : je n’en vis pas rire un seul.
Hadgi-Stavros s’excusa galamment de nous avoir éveillés.
« Ce n’est pas moi qui suis coupable, dit-il, c’est la coutume. Si le 1er mai se passait sans coups de fusil, ces braves gens ne croiraient pas au retour du printemps. Je n’ai ici que des êtres simples, élevés à la campagne et attachés aux vieux usages du pays. Je fais leur éducation du mieux que je peux, mais je mourrai avant de les avoir policés. Les hommes ne se refondent pas en un jour comme les couverts d’argent. Moi-même, tel que vous me voyez, j’ai trouvé du plaisir à ces ébats grossiers ; j’ai bu et dansé tout comme un autre. Je ne connaissais pas la civilisation européenne : pourquoi me suis-je mis si tard à voyager ? Je donnerais beaucoup pour être jeune et n’avoir que cinquante ans. J’ai des idées de réforme qui ne seront jamais exécutées, car je me vois comme Alexandre, sans un héritier digne de moi. Je rêve une organisation nouvelle du brigandage, sans désordre, sans turbulence et sans bruit. Mais je ne suis pas secondé. Je devrais avoir le recensement exact de tous les habitants du royaume, avec l’état approximatif de leurs biens, meubles et immeubles. Quant aux étrangers qui débarquent chez nous, un agent établi dans chaque port me ferait connaître leurs noms, leur itinéraire, et, autant que possible, leur fortune. De cette façon, je saurais ce que chacun peut me donner ; je ne serais plus exposé à demander trop ou trop peu. J’établirais sur chaque route un poste d’employés propres, bien élevés et bien mis, car, à quoi bon effaroucher les clients par une tenue choquante et une mine rébarbative. J’ai vu en France, en Angleterre, des voleurs élégants jusqu’à l’excès : en faisaient-ils moins bien leurs affaires ?
« J’exigerais chez tous mes subordonnés des manières exquises surtout chez les employés au département des arrestations. J’aurais pour les prisonniers de distinction comme vous des logements confortables, en bon air, avec jardins. Et ne croyez pas qu’il leur en coûterait plus cher : bien au contraire ! Si tous ceux qui voyagent dans le royaume arrivaient nécessairement dans mes mains, je pourrais taxer le passant à une somme insignifiante. Que chaque indigène et chaque étranger me donne seulement un quart pour cent sur le chiffre de sa fortune, je gagnerai sur la quantité. Alors le brigandage ne sera plus qu’un impôt sur la circulation : impôt juste, car il sera proportionnel ; impôt normal, car il a toujours été perçu depuis les temps héroïques. Nous le simplifierons, s’il le faut, par les abonnements à l’année. Moyennant telle somme une fois payée, on obtiendra un sauf-conduit pour les indigènes, un visa sur le passeport des étrangers. Vous me direz qu’aux termes de la constitution nul impôt ne peut être établi sans le vote des deux Chambres. Ah ! monsieur, si j’avais le temps ! J’achèterais tout le Sénat ; je nommerais une Chambre des députés bien à moi ; la loi passerait d’emblée : on créerait, au besoin, un Ministère des grands chemins. Cela me coûterait deux ou trois millions de premier établissement : mais en quatre ans je rentrerais dans tous mes frais…, et j’entretiendrais les routes par-dessus le marché ! »
Il soupira solennellement, puis il reprit : « Vous voyez avec quel abandon je vous raconte mes affaires. C’est une vieille habitude dont je ne me déferai jamais. J’ai toujours vécu non seulement au grand air, mais au grand jour. Notre profession serait honteuse si on l’exerçait clandestinement. Je ne me cache pas, car je n’ai peur de personne. Quand vous lirez dans les journaux qu’on est à ma recherche, dites sans hésiter que c’est une fiction parlementaire : on sait toujours où je suis. Je ne crains ni les ministres, ni l’armée, ni les tribunaux. Les ministres savent tous que d’un geste je puis changer le Cabinet. L’armée est pour moi : c’est elle qui me fournit des recrues lorsque j’en ai besoin. Je lui emprunte des soldats, je lui rends des officiers. Quant à messieurs les juges, ils connaissent mes sentiments pour eux. Je ne les estime pas, mais je les plains. Pauvres et mal payés, on ne saurait leur demander d’être honnêtes. J’en nourris quelques-uns, j’en habille quelques autres ; j’en ai pendu fort peu dans ma vie : je suis donc le bienfaiteur de la magistrature. »