Il partit avec nous, précédé de son chiboudgi, qui ne le quittait ni jour ni nuit. Deux ou trois ivrognes firent mine de le suivre : il les repoussa rudement. Nous n’étions pas à cent pas de la foule, lorsqu’une balle de fusil passa en sifflant au milieu de nous. Le vieux pallicare ne daigna pas même retourner la tête. Il me regarda en souriant et me dit à demi-voix : « Il faut de l’indulgence ; c’est le jour de l’Ascension. » Chemin faisant, je profitai des distractions du Corfiote, qui trébuchait à chaque pas, pour demander, à Mme Simons un entretien particulier. « J’ai, lui dis-je, un secret important à vous apprendre. Permettez-moi de me glisser jusqu’à votre tente, pendant que notre espion dormira du sommeil de Noé. »

Je ne sais si cette comparaison biblique lui parut irrévérencieuse ; mais elle me répondit sèchement qu’elle ne savait point avoir des secrets à partager avec moi. J’insistai ; elle tint bon. Je lui dis que j’avais trouvé le moyen de nous sauver, tous, sans bourse délier. Elle me lança un regard de défiance, consulta sa fille et finit par accorder ce que je demandais. Hadgi-Stavros favorisa notre rendez-vous en retenant le Corfiote auprès de lui. Il fit porter son tapis au haut de l’escalier rustique qui conduisait à notre campement, déposa ses armes à portée de sa main, fit coucher le chiboudgi à sa droite et le Corfiote à sa gauche, et nous souhaita des rêves dorés.

Je me tins prudemment sous ma tente jusqu’au moment où trois ronflements distincts m’assurèrent que nos gardiens étaient endormis. Le tapage de la fête s’éteignait sensiblement. Deux ou trois fusils retardataires troublaient seuls de temps en temps le silence de la nuit. Notre voisin le rossignol poursuivait tranquillement sa chanson commencée. Je rampai le long des arbres jusqu’à la tente de Mme Simons. La mère et la fille m’attendaient sur l’herbe humide : les mœurs anglaises m’interdisaient l’entrée de leur chambre à coucher.

« Parlez, monsieur, me dit Mme Simons ; mais faites vite. Vous savez si nous avons besoin de repos. »

Je répondis avec assurance : « Mesdames, ce que j’ai à vous dire vaut bien une heure de sommeil. Voulez-vous être libres dans trois jours ?

— Mais, monsieur, nous le serons demain, ou l’Angleterre ne serait plus l’Angleterre ! Dimitri a dû avertir mon frère vers cinq heures ; mon frère a vu notre ministre à l’heure du dîner ; on a donné les ordres avant la nuit ; les gendarmes sont en route, quoi qu’en ait dit le Corfiote, et nous serons délivrés au matin pour notre déjeuner.

— Ne nous berçons pas d’illusions ; le temps presse. Je ne compte pas sur la gendarmerie : nos vainqueurs en parlent trop légèrement pour la craindre. J’ai toujours entendu dire que, dans ce pays, chasseur et gibier, gendarme et brigand, faisaient bon ménage ensemble. Je suppose, à la rigueur, qu’on envoie quelques hommes à notre secours : Hadgi-Stavros les verra venir et il nous entraînera, par des chemins écartés, dans un autre repaire. Il sait le pays sur le bout du doigt ; tous les rochers sont ses complices, tous les buissons ses alliés, tous les ravins ses receleurs. Le Parnès est avec lui contre nous ; il est le Roi des Montagnes !

— Bravo, monsieur ! Hadgi-Stavros est Dieu, et vous êtes son prophète. Il serait touché d’entendre avec quelle admiration, vous parlez de lui. J’avais déjà deviné que vous étiez de ses amis, à voir comme il vous frappait sur l’épaule et comme il vous parlait en confidence. N’est-ce pas lui qui vous a suggéré le plan d’évasion que vous venez nous proposer ?

— Oui, madame, c’est lui ; ou plutôt c’est sa correspondance. J’ai trouvé ce matin, pendant qu’il dictait son courrier, le moyen infaillible de nous délivrer gratis. Veuillez écrire à monsieur votre frère de rassembler une somme de cent quinze mille francs, cent pour votre rançon, quinze pour la mienne, et de les envoyer ici le plus tôt possible par un homme sûr, par Dimitri.

— Par votre Dimitri, à votre ami le Roi des montagnes ? Grand merci, mon cher monsieur ! C’est à ce prix que nous serons délivrés pour rien !