— Oui, madame. Dimitri n’est pas mon ami, et Hadgi-Stavros ne se ferait pas de scrupule de me couper la tête. Mais je continue : en échange de l’argent, vous exigerez que le Roi vous signe un reçu.

— Le bon billet que nous aurons là !

— Avec ce billet, vous reprendrez vos cent quinze mille francs sans perdre un centime, et vous allez voir comment.

— Bonsoir, monsieur. Ne prenez pas la peine d’en dire davantage. Depuis que nous avons débarqué dans ce bienheureux pays, nous avons été volées par tout le monde. Les douaniers du Pirée nous ont volées ; le cocher qui nous a conduites à Athènes nous a volées ; notre aubergiste nous a volées ; notre domestique de place, qui n’est pas votre ami, nous a jetées entre les mains des voleurs ; tous ces messieurs qui boivent là-haut sont des voleurs ; vous êtes le seul honnête homme que nous ayons rencontré en Grèce, et vos conseils sont les meilleurs du monde ; mais, bonsoir, monsieur, bonsoir !

— Au nom du ciel, madame !… Je ne me justifie pas ; pensez de moi ce que vous voudrez. Laissez-moi seulement vous dire comment vous reprendrez votre argent.

— Et comment voulez-vous que je le reprenne, si toute la gendarmerie du royaume ne peut pas nous reprendre nous-mêmes ? Hadgi-Stavros n’est donc plus le Roi des montagnes ? Il ne sait plus de chemins écartés ? Les ravins, les buissons, les rochers ne sont plus ses receleurs et ses complices ? Bonsoir, monsieur ; je rendrai témoignage de votre zèle ; je dirai aux brigands que vous avez fait leur commission ; mais, une fois pour toutes, bonsoir ! »

La bonne dame me poussa par les épaules en criant bonsoir sur un ton si aigu, que je tremblai qu’elle n’éveillât nos gardiens, et je m’enfuis piteusement sous ma tente. Quelle journée, monsieur ! J’entrepris de récapituler tous les incidents qui avaient grêlé sur ma tête depuis l’heure où j’étais parti d’Athènes à la poursuite de la Boryana variabilis. La rencontre des Anglaises, les beaux yeux de Mary-Ann, les fusils des brigands, les chiens, les puces, Hadgi-Stavros, quinze mille francs à payer, ma vie à ce prix, l’orgie de l’Ascension, les balles sifflant à mes oreilles, la face avinée de Vasile, et, pour couronner la fête, les injustices de Mme Simons ! Il ne me manquait, après tant d’épreuves, que d’être pris moi-même pour un voleur ! Le sommeil qui console de tout, ne vint pas à mon secours. J’avais été surmené par les événements, et la force me manquait pour dormir. Le jour se leva sur mes méditations douloureuses. Je suivis d’un œil éteint le soleil qui montait sur l’horizon. Des bruits confus succédèrent peu à peu au silence de la nuit. Je ne me sentais pas le courage de regarder l’heure à ma montre ou de retourner la tête pour voir ce qui se passait autour de moi. Tous mes sens étaient hébétés par la fatigue et le découragement. Je crois que, si l’on m’avait fait rouler au bas de la montagne, je n’aurais pas étendu les mains pour me retenir. Dans cet anéantissement de mes facultés, j’eus une vision qui tenait à la fois du rêve et de l’hallucination, car je n’étais ni éveillé ni endormi, et mes yeux étaient aussi mal fermés que mal ouverts. Il me sembla qu’on m’avait enterré vif ; que ma tente de feutre noir était un catafalque orné de fleurs, et qu’on chantait sur ma tête les prières des morts. La peur me prit ; je voulus crier ; la parole s’arrêta dans ma gorge ou fut couverte par la voix des chantres. J’entendais assez distinctement les versets et les répons pour reconnaître que mes funérailles se célébraient en grec. Je fis un effort violent pour remuer mon bras droit : il était de plomb. J’étendis le bras gauche, il céda facilement, heurta contre la tente et fit tomber quelque chose qui ressemblait à un bouquet. Je me frotte les yeux, je me lève sur mon séant, j’examine ces fleurs tombées du ciel, et je reconnais dans la masse un superbe échantillon de la Boryana variabilis. C’était bien elle ! Je touchais ses feuilles lobées, son calice gamosépale, sa corolle composée de cinq pétales obliques réunis à la base par un filet staminal, ses dix étamines, son ovaire à cinq loges : je tenais dans ma main la reine des malvacées ! Mais par quel hasard se trouvait-elle au fond de ma tombe ? et comment l’envoyer de si loin au Jardin des Plantes de Hambourg ? En ce moment, une vive douleur attira mon attention vers mon bras droit. On eût dit qu’il était en proie à une fourmilière de petits animaux invisibles. Je le secouai de la main gauche, et peu à peu il revint à l’état normal. Il avait porté ma tête pendant plusieurs heures, et la pression l’avait engourdi. Je vivais donc, puisque la douleur est un des privilèges de la vie ! Mais, alors, que signifiait cette chanson funèbre qui bourdonnait obstinément à mes oreilles ? Je me levai. Notre appartement était dans le même état que la veille au soir. Mme Simons et Mary-Ann dormaient profondément. Un gros bouquet pareil au mien pendait au sommet de leur tente. Je me rappelai enfin que les Grecs avaient coutume de fleurir toutes leurs habitations dans la nuit du 1er mai. Ces bouquets et la Boryana variabilis provenaient donc de la munificence du Roi. La chanson funèbre me poursuivait toujours. Je gravis l’escalier qui conduisait au cabinet d’Hadgi-Stavros, et j’aperçus un spectacle plus curieux que tout ce qui m’avait étonné la veille. Un autel était dressé sous le sapin royal. Le moine, revêtu d’ornements magnifiques, célébrait avec une dignité imposante l’office divin. Nos buveurs de la nuit, les uns debout, les autres agenouillés dans la poussière, tous religieusement découverts, s’étaient métamorphosés en petits saints : l’un baisait dévotement une image peinte sur bois, l’autre se signait à tour de bras et comme à la tâche ; les plus fervents donnaient du front contre terre et balayaient le sol avec leurs cheveux. Le jeune chiboudgi du Roi circulait dans les rangs avec un plateau en disant : « Faites l’aumône ! qui donne à l’Église prête à Dieu. » Et les centimes pleuvaient devant lui, et le grésillement du cuivre tombant sur le cuivre accompagnait la voix du prêtre et les prières des assistants. Lorsque j’entrai dans l’assemblée des fidèles, chacun d’eux me salua avec une cordialité discrète qui rappelait les premiers temps de l’Église. Hadgi-Stavros, debout auprès de l’autel, me fit une place à ses côtés. Il tenait un grand livre à la main, et jugez de ma surprise lorsque je vis qu’il psalmodiait les leçons à haute voix. Le brigand officiait ! Il avait reçu dans sa jeunesse le deuxième des ordres mineurs ! il était lecteur ou anagnoste. Un degré de plus, il aurait été exorciste et investi du pouvoir de chasser les démons ! Assurément, monsieur, je ne suis pas de ces voyageurs qui s’étonnent de tout, et je pratique assez énergiquement le nil admirari ; mais je restai tout ébahi et tout pantois devant cette étrange cérémonie. En voyant les génuflexions, en écoutant les prières, on aurait pu supposer que les acteurs n’étaient coupables que d’un peu d’idolâtrie. Leur foi paraissait vive et leur conviction profonde ; mais moi qui les avais vus à l’œuvre et qui savais comme ils étaient peu chrétiens en action, je ne pouvais m’empêcher de dire en moi-même : « Qui trompe-t-on ici ? »

L’office dura jusqu’à midi et quelques minutes. Une heure après, l’autel avait disparu, les brigands s’étaient remis à boire, et le bon vieillard leur tenait tête.

Hadgi-Stavros me prit à part et me demanda si j’avais écrit. Je lui promis de m’y mettre à l’instant même et il me fit donner des roseaux, de l’encre et du papier. J’écrivis à John Harris, à Christodule et à mon père. Je suppliai Christodule d’intercéder pour moi auprès de son vieux camarade, et de lui dire combien j’étais incapable de trouver quinze mille francs. Je me recommandai au courage et à l’imagination de Harris, qui n’était pas homme à laisser un ami dans l’embarras. « Si quelqu’un peut me sauver, lui dis-je, c’est vous. Je ne sais comment vous vous y prendrez, mais j’espère en vous de toute mon âme : vous êtes un si grand fou ! Je ne compte pas que vous trouverez quinze mille francs pour me racheter : il faudrait les emprunter à M. Mérinay, qui ne prête pas. D’ailleurs, vous êtes trop Américain pour consentir à un pareil marché. Agissez comme il vous plaira ; mettez le feu au royaume ; j’approuve tout à l’avance : mais ne perdez pas de temps. Je sens que ma tête est faible, et que la raison pourrait déménager avant la fin du mois. »

Quant à mon malheureux père, je n’eus garde de lui dire à quelle enseigne j’étais logé. A quoi bon lui mettre la mort dans l’âme en lui montrant les dangers auxquels il ne pouvait me soustraire ? Je lui écrivis, comme le premier de chaque mois, que je me portais bien et que je souhaitais que ma lettre trouvât la famille en bonne santé. J’ajoutai que je voyageais dans la montagne, que j’avais découvert la Boryana variabilis et une jeune Anglaise plus belle et plus riche que la princesse Ypsoff, de romanesque mémoire. Je n’étais pas encore parvenu à lui inspirer de l’amour, faute de circonstances favorables ; mais je trouverais peut-être sous peu l’occasion de lui rendre quelque grand service ou de me montrer devant elle dans l’habit irrésistible de mon oncle Rosenthaler. « Cependant, ajoutai-je avec un sentiment de tristesse invincible, qui sait si je ne mourrai pas garçon ? Alors, ce serait à Frantz ou à Jean-Nicolas de faire la fortune de la famille. Ma santé est plus florissante que jamais, et mes forces ne sont pas encore entamées ; mais la Grèce est un traître de pays qui a bon marché de l’homme le plus vigoureux. Si j’étais condamné à ne jamais revoir l’Allemagne et à finir ici, par quelque coup imprévu, au terme de mon voyage et de mes travaux, croyez bien, cher et excellent père, que mon dernier regret serait de m’éteindre loin de ma famille, et que ma dernière pensée s’envolerait vers vous. »