Hadgi-Stavros survint au moment où j’essuyais une larme, et je crois que cette marque de faiblesse me fit tort dans son estime.

« Allons, jeune homme, me dit-il, du courage ! Il n’est pas encore temps de pleurer sur vous-même. Que diable ! on dirait que vous suivez votre enterrement ! La dame anglaise vient d’écrire une lettre de huit pages, et elle n’a pas laissé choir une larme dans l’encrier. Allez un peu lui tenir compagnie : elle a besoin de distraction. Ah ! si vous étiez un homme de ma trempe ! Je vous jure qu’à votre âge et à votre place je ne serais pas resté longtemps prisonnier. Ma rançon eût été payée avant deux jours, et je sais bien qui en aurait fait les fonds. Vous n’êtes point marié ?

— Non.

— Hé bien ? vous ne comprenez pas ? Retournez à votre appartement, et soyez aimable. Je vous ai fourni une belle occasion de faire fortune. Si vous n’en profitez pas, vous serez un maladroit, et si vous ne me mettez point au rang de vos bienfaiteurs, vous serez un ingrat ! »

Je trouvai Mary-Ann et sa mère assises auprès de la source. En attendant la femme de chambre qu’on leur avait promise, elles travaillaient elles-mêmes à raccourcir leurs amazones. Les brigands leur avaient fourni du fil, ou plutôt de la ficelle, et des aiguilles propres à coudre la toile à voiles. De temps en temps elles interrompaient leur besogne pour jeter un regard mélancolique sur les maisons d’Athènes. Il était dur de voir la ville si près de soi et de ne pouvoir s’y transporter qu’au prix de cent mille francs ! Je leur demandai comment elles avaient dormi. La sécheresse de leur réponse me prouva qu’elles se seraient bien passées de ma conversation. C’est à ce moment que je remarquai pour la première fois les cheveux de Mary-Ann : elle était nu-tête, et, après avoir fait une ample toilette dans le ruisseau, elle laissait sécher sa chevelure au soleil. Je n’aurais jamais cru qu’une seule femme pût avoir une telle profusion de boucles soyeuses. Ses longs cheveux châtains tombaient le long des joues et derrière les épaules. Mais ils ne pendaient pas sottement comme ceux de toutes les femmes qui sortent du bain. Ils se courbaient en ondes pressées, comme la surface d’un petit lac frisé par le vent. La lumière, en glissant à travers cette forêt vivante, la colorait d’un éclat doux et velouté ; sa figure ainsi encadrée ressemblait trait pour trait à une rose mousseuse. Je vous ai dit, monsieur, que je n’avais jamais aimé personne, et, certes, je n’aurais pas commencé par une fille qui me prenait pour un voleur. Mais je puis avouer, sans me contredire, que j’eusse voulu, au prix de ma vie, sauver ces beaux cheveux des griffes d’Hadgi-Stavros. Je conçus, séance tenante, un plan d’évasion hardi, mais non pas impossible. Notre appartement avait deux issues : il donnait sur le cabinet du Roi et sur un précipice. Fuir par le cabinet d’Hadgi-Stavros était absurde : il eût fallu ensuite traverser le camp des voleurs et la deuxième ligne de défense, gardée par les chiens. Restait le précipice. En me penchant sur l’abîme, je reconnus que le rocher, presque perpendiculaire, offrait assez d’anfractuosités, de touffes d’herbe, de petits arbustes et d’accidents de toute espèce pour qu’on pût descendre sans se briser. Ce qui rendait la fuite dangereuse de ce côté, c’était la cascade. Le ruisseau qui sortait de notre chambre formait sur le flanc de la montagne une nappe horriblement glissante. D’ailleurs il était malaisé de garder son sang-froid et de descendre en équilibre avec une pareille douche sur la tête.

Mais n’y avait-il aucun moyen de détourner le torrent ? Peut-être. En examinant de plus près l’appartement où l’on nous avait logés, je reconnus à n’en pas douter que les eaux y avaient séjourné avant nous. Notre chambre n’était qu’un étang desséché. Je soulevai un coin du tapis qui croissait sous nos pieds, et je découvris un sédiment épais, déposé par l’eau de la fontaine. Un jour, soit que les tremblements de terre, si fréquents dans ces montagnes, eussent rompu la digue en un endroit, soit qu’une veine de rocher plus molle que les autres eût donné passage au courant, toute la masse liquide s’était jetée hors de son lit. Un canal de dix pieds de long sur trois de large la conduisait jusqu’au revers de la montagne. Pour fermer cette écluse ouverte depuis des années et emprisonner les eaux dans leur premier réservoir, il ne fallait pas deux heures de travail. Une heure au plus suffisait pour donner aux rochers humides le temps de s’égoutter : la brise de la nuit aurait bientôt séché la route. Notre fuite ainsi préparée n’eût pas demandé plus de vingt-cinq minutes. Une fois parvenus au pied de la montagne, nous avions Athènes devant nous, les étoiles nous servaient de guides ; les chemins étaient détestables, mais nous ne courions pas risque d’y rencontrer un brigand. Lorsque le Roi viendrait au matin nous faire sa visite pour savoir comment nous avions passé la nuit, il verrait que nous l’avions passée à courir ; et, comme on s’instruit à tout âge, il apprendrait à ses dépens qu’il ne faut compter que sur soi-même, et qu’une cascade s’entend mal à garder les prisonniers.

Ce projet me parut si merveilleux, que j’en fis part sur l’heure à celle qui me l’avait inspiré. Mary-Ann et Mme Simons m’écoutèrent d’abord comme les conspirateurs prudents écoutent un agent provocateur. Cependant la jeune Anglaise mesura sans trembler la profondeur du ravin : « On pourrait descendre, dit-elle. Non pas seule, mais avec l’aide d’un bras solide. Êtes-vous fort, monsieur ? »

Je répondis, sans savoir pourquoi : « Je le serais si vous aviez confiance en moi. » Ces paroles, auxquelles je n’attachais aucun sens particulier, renfermaient sans doute quelque sottise, car elle rougit en détournant la tête. « Monsieur, reprit-elle, il se peut que nous vous ayons mal jugé : le malheur aigrit. Je croirais volontiers que vous êtes un brave jeune homme. »

Elle aurait trouvé quelque chose de plus aimable à dire ; mais elle me glissa ce demi-compliment avec une voix si douce et un regard si pénétrant, que j’en fus ému jusqu’au fond de l’âme. Tant il est vrai, monsieur, que l’air fait passer la chanson !

Elle me tendit sa main charmante, et j’allongeais déjà mes cinq doigts pour la prendre ; mais elle se ravisa tout à coup et dit en se frappant le front : « Où trouverez-vous des matériaux pour une digue ?