— Vous avez mille fois raison, mademoiselle ; aussi je vous supplie de ne pas insister sur ce point. Ne redoublez point le regret que j’ai déjà de dépouiller légalement deux personnes aussi distinguées. Hélas ! mademoiselle, nous autres militaires, nous sommes les esclaves de la consigne, les instruments de la loi, les hommes du devoir. Daignez accepter mon bras, j’aurai l’honneur de vous conduire jusqu’à votre tente. Là, nous procéderons à l’inventaire, si vous voulez bien le permettre. »
Je n’avais pas perdu un mot de tout ce dialogue, et je m’étais contenu jusqu’à la fin ; mais quand je vis ce friponneau de gendarme offrir son bras à Mary-Ann pour la dévaliser poliment, je me sentis bouillir, et je marchai droit à lui pour lui dire son fait. Il dut lire dans mes yeux l’exorde de mon discours, car il me lança un regard menaçant, abandonna ces dames sur l’escalier de leur chambre, plaça une sentinelle à la porte et revint à moi en disant : « A nous deux ! »
Il m’entraîna, sans ajouter un mot, jusqu’au fond du cabinet du Roi. Là, il se campa devant moi, me regarda entre les yeux et me dit :
« Monsieur, vous entendez l’anglais ? »
Je confessai ma science. Il reprit :
« Vous savez le grec aussi ?
— Oui, monsieur.
— Alors, vous êtes trop savant. Comprenez-vous mon parrain qui s’amuse à raconter nos affaires devant vous ? Passe encore pour les siennes ; il n’a pas besoin de se cacher. Il est Roi, il ne relève que de son sabre. Mais moi, que diable ! mettez-vous à ma place. Ma position est délicate, et j’ai bien des choses à ménager. Je ne suis pas riche ; je n’ai que ma solde, l’estime de mes chefs et l’amitié des brigands. L’indiscrétion d’un voyageur peut me faire perdre les deux tiers de ma fortune.
— Et vous comptez que je garderai le secret sur vos infamies !
— Lorsque je compte sur quelque chose, monsieur, ma confiance est bien rarement trompée. Je ne sais pas si vous sortirez vivant de ces montagnes, et si votre rançon sera jamais payée. Si mon parrain doit vous couper la tête, je suis tranquille, vous ne causerez pas. Si, au contraire, vous repassez par Athènes, je vous conseille en ami de vous taire sur ce que vous avez vu. Imitez la discrétion de feu Mme la duchesse de Plaisance, qui fut arrêtée par Bibichi et qui mourut dix ans plus tard sans avoir conté à personne les détails de son aventure. Connaissez-vous un proverbe qui dit : « La langue coupe la tête » ? Méditez-le sérieusement, et ne vous mettez point dans le cas d’en vérifier l’exactitude.