— La menace…
— Je ne vous menace pas, monsieur. Je suis un homme trop bien élevé pour m’emporter à des menaces : je vous avertis. Si vous bavardiez, ce n’est pas moi qui me vengerais. Mais tous les hommes de ma compagnie ont un culte pour leur capitaine. Ils prennent mes intérêts plus chaudement que moi-même, et ils seraient impitoyables, à mon grand regret, pour l’imprudent qui m’aurait causé quelque ennui.
— Que craignez-vous, si vous avez tant de complices ?
— Je ne crains rien des Grecs, et, en temps ordinaire, j’insisterais moins fortement sur mes recommandations. Nous avons bien parmi nos chefs quelques forcenés qui prétendent qu’on doit traiter les brigands comme des Turcs ; mais je trouverais aussi des défenseurs convaincus si l’affaire devait se débattre en famille. Le mal est que les diplomates pourraient s’en mêler et que la présence d’une armée étrangère nuirait sans doute au succès de ma cause. S’il m’arrivait malheur par votre faute, voyez, monsieur, à quoi vous seriez exposé ! On ne fait pas quatre pas dans le royaume sans rencontrer un gendarme. La route d’Athènes au Pirée est sous la surveillance de ces mauvaises têtes, et un accident est bientôt arrivé.
— C’est bien, monsieur, j’y réfléchirai.
— Vous me promettez le secret ?
— Vous n’avez rien à me demander, et je n’ai rien à vous promettre. Vous m’avertissez du danger des indiscrétions. J’en prends note, et je me le tiens pour dit.
— Quand vous serez en Allemagne, vous pourrez raconter tout ce qu’il vous plaira. Parlez, écrivez, imprimez ; peu m’importe. Les ouvrages qu’on publie contre nous ne font de mal à personne, si ce n’est peut-être à leurs auteurs. Libre à vous de tenter l’aventure. Si vous dépeignez fidèlement ce que vous avez vu, les bonnes gens d’Europe vous accuseront de dénigrer un peuple illustre et opprimé. Nos amis, et nous en avons beaucoup parmi les hommes de soixante ans, vous taxeront de légèreté, de caprice et même d’ingratitude. On vous rappellera que vous avez été l’hôte d’Hadgi-Stavros et le mien ; on vous reprochera d’avoir trahi les saintes lois de l’hospitalité. Mais le plus plaisant de l’affaire, c’est que l’on ne vous croira pas. Le public n’accorde sa confiance qu’aux mensonges vraisemblables. Allez donc persuader aux badauds de Paris, de Londres ou de Berlin que vous avez vu un capitaine de gendarmerie embrasser un chef de brigands ! Une compagnie de troupes d’élite faire sentinelle autour des prisonniers d’Hadgi-Stavros pour lui donner le temps de piller la caisse de l’armée ! Les plus hauts fonctionnaires de l’État fonder une compagnie par actions pour détrousser les voyageurs ! Autant vaudrait leur raconter que les souris de l’Attique ont fait alliance avec les chats, et que nos agneaux vont chercher leur nourriture dans la gueule des loups. Savez-vous ce qui nous protège contre les mécontentements de l’Europe ? C’est l’invraisemblance de notre civilisation. Heureusement pour le royaume, tout ce qu’on écrira de vrai contre nous sera toujours trop violent pour être cru. Je pourrais vous citer un petit livre qui n’est pas à notre louange, quoiqu’il soit exact d’un bout à l’autre. On l’a lu un peu partout ; on l’a trouvé curieux à Paris, mais je ne sais qu’une ville où il ait paru vrai : Athènes ! Je ne vous défends pas d’y ajouter un second volume, mais attendez que vous soyez parti : sinon, il y aurait peut-être une goutte de sang à la dernière page.
— Mais, repris-je, s’il se commet une indiscrétion avant mon départ, comment saurez-vous qu’elle vient de moi ?
— Vous êtes seul dans mon secret. Les Anglaises sont persuadées que je les délivre d’Hadgi-Stavros. Je me charge de les tenir dans l’erreur jusqu’au retour du Roi. C’est l’affaire de deux jours, trois au plus. Nous sommes à quarante nouveaux stades (40 kilomètres) des roches Scironiennes ; nos amis y arriveront dans la nuit. Ils feront leur coup demain soir, et, vainqueurs ou vaincus, ils seront ici lundi matin. On saura prouver aux prisonnières que les brigands nous ont surpris. Tant que mon parrain sera absent, je vous protégerai contre vous-même en vous tenant loin de ces dames. Je vous emprunte votre tente. Vous devez voir, monsieur, que j’ai la peau plus délicate que ce digne Hadgi-Stavros, et que je ne saurais exposer mon teint aux intempéries de l’air. Que dirait-on, le 15, au bal de la Cour, si l’on me voyait hâlé comme un paysan ? D’ailleurs, il faut que je tienne compagnie à ces pauvres désolées ; c’est mon devoir de libérateur. Quant à vous, vous coucherez ici au milieu de mes soldats. Permettez-moi de donner un ordre que vous concerne. Lanni ! brigadier Lanni ! Je te confie la garde de monsieur. Place autour de lui quatre sentinelles qui le surveilleront nuit et jour et l’accompagneront partout, l’arme au bras. Tu les relèveras de deux heures en deux heures. Marche ! »