Il me salua avec une politesse légèrement ironique et descendit en chantonnant l’escalier de Mme Simons. La sentinelle lui porta les armes.

Dès cet instant commença pour moi un supplice dont l’esprit humain ne saurait se faire aucune idée. Chacun sait ou devine ce que peut être une prison ; mais essayez de vous figurer une prison vivante et ambulante, dont les quatre murs vont et viennent, s’écartent et se rapprochent, tournent et retournent, se frottent les mains, se grattent, se mouchent, se secouent, se démènent et fixent obstinément huit grands yeux noirs sur le prisonnier ! J’essayai de la promenade ; mon cachot à huit pattes régla son pas sur le mien. Je poussai jusqu’aux frontières du camp : les deux hommes qui me précédaient s’arrêtèrent court, et je donnai du nez contre leurs uniformes. Cet accident m’expliqua une inscription que j’avais lue souvent, sans la comprendre, dans le voisinage des places fortes : Limite de la garnison. Je revins : mes quatre murs tournèrent sur eux-mêmes comme des décors de théâtre dans un changement à vue. Enfin, las de cette façon d’aller, je m’assis. Ma prison se mit à marcher autour de moi : je ressemblais à un homme ivre qui voit tourner sa maison. Je fermais les yeux : le bruit cadencé du pas militaire me fatigua bientôt le tympan. « Au moins, pensai-je en moi-même, si ces quatre guerriers daignaient causer avec moi ! Je vais leur parler grec : c’est un moyen de séduction qui m’a toujours réussi auprès des sentinelles. » J’essayai, mais en pure perte. Les murs avaient peut-être des oreilles, mais l’usage de la voix leur était interdit : on ne parle pas sous les armes ! Je tentai de la corruption. Je tirai de ma poche l’argent qu’Hadgi-Stavros m’avait rendu et que le capitaine avait oublié de me prendre. Je le distribuai aux quatre points cardinaux de mon logis. Les murs sombres et renfrognés prirent une physionomie riante, et mon cachot fut illuminé comme d’un rayon de soleil. Mais, cinq minutes plus tard, le brigadier vint relever les sentinelles ; il y avait juste deux heures que j’étais prisonnier ! La journée me parut longue, la nuit éternelle. Le capitaine s’était adjugé du même coup ma chambre et ma couche, et le rocher qui me servait de lit n’était pas moelleux comme la plume. Une petite pluie pénétrante comme un acide me fit sentir cruellement que la toiture est une belle invention, et que les couvreurs rendent de vrais services à la société. Si parfois, en dépit des rigueurs du ciel, je parvenais à m’endormir, j’étais presque aussitôt réveillé par le brigadier Lanni, qui donnait le mot d’ordre. Enfin, vous le dirai-je ? dans la veille et dans le sommeil, je croyais voir Mary-Ann et sa respectable mère serrer les mains de leur libérateur. Ah ! monsieur, comme je commençai à rendre justice au bon vieux Roi des montagnes ! Comme je retirai les malédictions que j’avais lancées contre lui ! Comme je regrettai son gouvernement doux et paternel ! comme je soupirai après son retour ! comme je le recommandai chaudement dans mes prières ! « Mon Dieu ! disais-je avec ferveur, donnez la victoire à votre serviteur Hadgi-Stavros ! Faites tomber devant lui tous les soldats du royaume ! Remettez en ses mains la caisse et jusqu’au dernier écu de cette infernale, armée ! Et renvoyez-nous les brigands pour que nous soyons délivrés des gendarmes ! »

Comme j’achevais cette oraison, un feu de file bien nourri se fit entendre au milieu du camp. Cette surprise se renouvela plusieurs fois dans le cours de la journée et de la nuit suivante. C’était encore un tour de M. Périclès. Pour mieux tromper Mme Simons et lui persuader qu’il la défendait contre une armée de bandits, il commandait, de temps à autre, un exercice à feu.

Cette fantaisie faillit lui coûter cher. Quand les brigands arrivèrent au camp, le lundi, au petit jour, ils crurent avoir affaire à de vrais ennemis, et ripostèrent par quelques balles, qui malheureusement n’atteignirent personne.

Je n’avais jamais vu d’armée en déroute lorsque j’assistai au retour du Roi des montagnes. Ce spectacle eut donc pour moi tout l’attrait d’une première représentation. Le ciel avait mal exaucé mes prières. Les soldats grecs s’étaient défendus avec tant de fureur, que le combat s’était prolongé jusqu’à la nuit. Formés en carré autour des deux mulets qui portaient la caisse, ils avaient d’abord répondu par un feu régulier aux tirailleurs d’Hadgi-Stavros. Le vieux pallicare, désespérant d’abattre un à un cent vingt hommes qui ne reculaient pas, avait attaqué la troupe à l’arme blanche. Ses compagnons nous assurèrent qu’il avait fait des merveilles, et le sang dont il était couvert montrait assez qu’il avait payé de sa personne. Mais la baïonnette avait eu le dernier mot. La troupe avait tué quatorze brigands dont un chien. Une balle de calibre avait arrêté l’avancement du jeune Spiro, cet officier de tant d’avenir ! Je vis arriver une soixantaine d’hommes recrus de fatigue, poudreux, sanglants, contusionnés et blessés. Sophoclis avait une balle dans l’épaule ; on le portait. Le Corfiote et quelques autres étaient restés en route, qui chez les bergers, qui dans un village, qui sur la roche nue, au bord du chemin.

Toute la bande était morne et découragée. Sophoclis hurlait de douleur. J’entendis quelques murmures contre l’imprudence du Roi, qui exposait la vie de ses compagnons pour une misérable somme, au lieu de détrousser paisiblement les voyageurs riches et débonnaires.

Le plus valide, le plus reposé, le plus content, le plus gaillard de la troupe était le Roi. On lisait sur son visage la fière satisfaction du devoir accompli. Il me reconnut tout d’abord au milieu de mes quatre hommes, et me tendit cordialement la main. « Cher prisonnier, me dit-il, vous voyez un roi bien maltraité. Ces chiens de soldats n’ont pas voulu lâcher la caisse. C’était de l’argent à eux : ils ne se seraient pas fait tuer pour le bien d’autrui. Ma promenade aux roches Scironiennes ne m’a rien rapporté, et j’ai dépensé quatorze combattants, sans compter quelques blessés qui ne guériront pas. Mais n’importe : je me suis bien battu. Ces coquins-là étaient plus nombreux que nous, et ils avaient des baïonnettes. Sans quoi…! Allons, cette journée m’a rajeuni. Je me suis prouvé à moi-même que j’avais encore du sang dans les veines. »

Et il fredonna les premiers vers de sa chanson favorite : « Un Clephte aux yeux noirs… » Il poursuivit : «  — Par Jupiter ! (comme disait lord Byron) je ne voudrais pas pour vingt mille autres francs être resté chez moi depuis samedi. On mettra encore cela dans mon histoire. On dira qu’à soixante-dix ans passés je suis tombé à grands coups de sabre au milieu des baïonnettes, que j’ai fendu trois ou quatre soldats de ma propre main, et que j’ai fait dix lieues à pied dans la montagne pour revenir ici prendre ma tasse de café. Cafedgi, mon enfant, fais ton devoir : j’ai fait le mien. Mais où diable est Périclès ? »

Le joli capitaine reposait encore sous sa tente, Lanni courut le chercher et l’amena tout endormi, les moustaches défrisées, la tête soigneusement emmaillotée dans un mouchoir. Je ne sais rien de tel pour réveiller un homme qu’un verre d’eau froide ou une mauvaise nouvelle. Lorsque M. Périclès apprit que le petit Spiro et deux autres gendarmes étaient restés sur le terrain, ce fut bien une autre déroute. Il arracha son foulard, et, sans le tendre respect qu’il avait pour sa personne, il se serait arraché les cheveux.

« C’est fait de moi, s’écria-t-il. Comment expliquer leur présence parmi vous ? et en costume de brigands, encore ! On les aura reconnus ; les autres sont maîtres du champ de bataille ! Dirai-je qu’ils avaient déserté pour se mettre avec vous ? Que vous les aviez faits prisonniers ? On demandera pourquoi je n’en avais pas parlé. Je l’attendais pour faire mon grand rapport. J’ai écrit hier soir que je te serrais de près sur le Parnès, et que tous nos hommes étaient admirables. Sainte-Vierge, je n’oserai pas me montrer dimanche à Patissia ! Que va-t-on dire, le 15, au bal de la cour ? Tout le corps diplomatique s’occupera de moi. On réunira le Conseil. Serai-je seulement invité ?